Diapositive1

 

"la plaie saigne toujours, Monsieur Jaurès"

Le Petit Journal, 3 décembre 1903



La_plaie_saigne_toujours



«La France ne doit pas s’hypnotiser dans l’attente d’une revanche ... »

Francis de Pressensé, 23 novembre 1903

 

nature du document
Il s'agit d'une gravure en couleurs publiée dans le Supplément illustré du Petit Journal, quotidien parisien né en 1863 ; son prix, 5 centimes (= 1 sou) contre 15 cts pour la plupart des autres titres, en fait une presse très populaire. Il n'a pas d'appartenance politique, c'est-à-dire qu'il n'exprime ni les thèses de la droite nationaliste ni celles des socialistes.

auteur du document
Le nom du dessinateur n'est pas mentionné. Le Supplément Illustré du Petit Journal comportait huit pages dont la première (la "une") et la dernière étaient en couleurs.

date et contexte
Le journal n° 681 paraît à la date du 3 décembre 1903. Le discours de Jaurès à la Chambre des Députés avait été prononcé le 23 novembre 1903.

analyse
Le texte porté au bas du dessin dit : «La France ne doit pas s’hypnotiser dans l’attente d’une revanche dont personne ne veut, dont personne n’a jamais voulu», formule prononcée par Francis de Pressensé à la Chambre des députés le 23 novembre 1903 (source). (1)

L'image représente une interpellation de Jaurès par une allégorie combattante de la France soucieuse du sort des "provinces perdues" .

 

description

En 1902, Jaurès a été réélu député de Carmaux (Tarn) et il est vice-président de la Chambre des députés. Avec Édouard Vaillant, il constitue autour de lui le Parti socialiste français, rival du Parti socialiste de France de Jules Guesde. Son combat pour le désarmement universel est connu. Le 30 juillet 1903, Jaurès s’est adressé aux élèves du lycée d’Albi, où il a lui-même été élève, puis professeur quelques décennies plus tôt

interprétation

force dramatique du dessin

En 1899, la première Conférence internationale de la paix s'est tenue à La Haye. A la différence de presque toutes les conférences précédentes, celle-ci fut convoquée non pas pour conclure ou pour résoudre une guerre, mais pour discuter de la création de mécanismes permanents de droit international, qui favoriseraient le désarmement, la prévention de la guerre et la résolution pacifique des conflits.

Au niveau international, Jaurès préconise une politique «de désarmement simultané entre les nations» et une «politique d'arbitrage international applicable à tous les litiges», proposition novatrice pour l'époque et qui préfigure les objectifs de la SDN. Il recommande de résoudre certains problèmes internationaux par la négociation bilatérale et les concessions réciproques. Ainsi pourrait-il en être, selon lui, de la question de l'Alsace-Lorraine pour laquelle il propose une large autonomie au sein du Reich. Proposition qui détonne dans une France où la «Revanche» est massivement prônée.

 

Les internationalistes, ceux qui prêchent au nom d'une vague sentimentalité l'oubli des griefs les plus sacrés, et qui, par contre, ne craignent pas d'attiser entre les citoyens d' une même nation les haines et les discordes politiques, les émeutes sanglantes, ont reçu de la Chambre des députés une leçon complète et sévère. C' était à propos du budget des affaires étrangères. Au sujet de la question du désarmement, le rapporteur, M. de Pressensé, osa déclarer "qu'aucun Français ne voulait, qu'aucun n' avait jamais voulu de la revanche !"

Ces honteuses paroles soulevèrent une indignation presque générale. Un tollé formidable s'éleva et l'on vit alors la presque unanimité de la Chambre unie dans un même mouvement spontané d' indignation patriotique. Le colonel Rousset, dont la voix puissante dominait le tumulte, s'écria : "Au nom de l'Alsace-Lorraine mutilée et du département frontière que je représente, je vous inflige, monsieur de Pressensé, un démenti catégorique pour les paroles impardonnables que vous avez prononcées !"

M. Paul Doumer s'empressa, hâtons-nous de dire, de répudier, avec la plus patriotique énergie, au nom de la commission du budget, qu'il préside, le rapporteur qui trahissait avec une telle indignité   le mandat qu'il en avait reçu. M. de Pressensé, non content  de s'attirer, comme rapporteur, un désaveu retentissant de la part de l'honorable président de la commission du budget, a réussi  à préparer à M. Jaurès un double échec et à provoquer, en obligeant la majorité à prendre position sur le terrain du patriotisme, une manifestation qui indique tout au moins que l'immense majorité du pays - contre laquelle n'a pas osé se dresser la majorité parlementaire - longtemps encore restera réfractaire aux doctrines avilissantes de l'internationalisme  révolutionnaire.

Mais combien il est triste, un tiers de siècle après l'invasion de l'année terrible, les incendies volontaires, les fusillades d'instituteurs, de femmes, de vieillards et d'enfants, les massacres barbares et le démembrement, de constater qu'une fraction même infime du peuple vaincu, mutilé, a tout oublié, n'a rien compris, ou est tombée dans un tel état de déliquescence morale, que ses représentants en viennent à se coucher aux pieds du Prussien vainqueur, pourvu qu'il les fasse vivre et dormir en paix.

Les paroles de M. Jaurès ou de M. de Pressensé ne sont pas seulement honteuses et sacrilèges ; elles sonnent comme l'écho de celles que l'on entendait déjà au parlement de la fin du second Empire, alors qu'une poignée de mystiques  de l'antimilitarisme nous préparait les désastres de 1870.

Ne vous y trompez pas un instant, ajoute fort tristement un de mes confrères, une telle manifestation aura du retentissement en Allemagne, et l'écho qu'elle y éveillera ne peut être que fâcheux. D'abord, les gazeliers d'outre-Vosges s'en empareront pour dénoncer une fois de plus à l'Europe le péril de guerre où la met notre incorrigible chauvinisme.

Cette levée de plumes teutonnes est de peu de conséquence ; mais il se pourrait que l'astucieux de Bülow saisit aux cheveux l'occasion qui s'offre de demander au Reichstag de nouveaux crédits militaires et que, par ainsi, le débat, purement acccidentel, auquel vient de donner lieu notre  budget des affaires étrangères, eût cette conséquence  tout à fait imprévue d'accroître les moyens offensifs de l'ennemi sur notre frontière.

Cependant, cette manifestation, il était devenu, du fait de MM. de Pressensé et Jaurès, impossible de ne pas la faire. À la question posée par ces deux pontifes de l'internationalisme, aucune Chambre française n'eût pu faire une autre réponse que celle qui a été faite. C'est assez d'avoir signé le traité de démembrement une fois ; il n'y a vraiment pas de raison pour reboire, tous les jours, les larmes qu'il nous a fait verser. Rien n'obligeait donc à parler de ces choses ; mais, du moment que les "bêleurs de paix", comme les appelle M. Clémenceau, en parlaient, on ne pouvait dire que ce qui a été dit.

Le Petit Journal du 6 Décembre 1903      

 

(1) - Merci à Patrick Goulet qui m'a fait remarquer que cette phrase étaient bien de Francis de Pressensé et non de Jaurès comme on le trouve écrit dans presque tous les manuels.

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