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Marianne au combat, 1789 à 1880

 

 

 Maurice Agulhon, Marianne au combat.

L'imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880,

compte rendu d'Alain CORBIN (1979)

 

Les historiens du XIXe siècle souffrent, on le sait de plus en plus vivement, de se sentir prisonniers des sources administratives, policières et judiciaires : or, voilà que Maurice Agulhon dévoile patiemment, avec une inégalable minutie, un nouveau discours à l'égard duquel nous étions atteints d'une étrange cécité. Son livre est d'abord une propédeutique du regard : il nous apprend à lire les monuments et les façades que nos esthètes nous avaient convaincus d'ignorer.

Plus que le folklore des régimes politiques, l'auteur se propose, comme naguère Mona Ozouf et Michel Vovelle, de décrypter la pédagogie du décor urbain ; or, jamais celui-ci n'avait été si riche qu'au siècle de la "statuomanie" (1).

Maurice Agulhon bouleverse bien des idées reçues lorsqu'il montre que, loin être passéiste, celle-ci était inhérente à l'urbanisme moderne et à la société libérale et laïque. Le "rêve de pierres" (p. 237) des façades monumentales était capable d'émouvoir les plus grands poètes - comme en témoigne Baudelaire - et c'est cette émotion que historien doit s'efforcer de retrouver. Dans cette perspective, la République est une image féminine parmi d'autres, même si elle emprunte les divers visages de la femme, y compris ceux de la sainte et de la prostituée.

L'auteur de Marianne au combat prouve que l'analyse de ce discours figuré est désormais indispensable à toute véritable histoire politique du siècle dernier ; il importe donc de le traquer, comme il le fait si bien, jusque dans le provisoire du plâtre, des décors éphémères et de la théâtralité vivante. Le XIXe siècle vibrait pour les symboles, et la République dut s'animer pour triompher ; elle eût été inconcevable à de larges fractions de la population si on ne lui avait pas donné un corps.

Soulignant la polysémie de l'imagerie et de la symbolique républicaines, Maurice Agulhon réussit pleinement à montrer tout à la fois comment celles-ci ont été calculées par les dirigeants, interprétées, voire réinterprétées par les élites et perçues par la foule ; cela le conduit à mesurer les discordances qui se créent entre les idées et les représentations et à discerner un processus de "descente" avec lequel ses précédents livres nous avaient familiarisés.

On ne formulera qu'un regret : incontestablement l'intérêt faiblit quand sommeille la République. C'est la Révolution qui a donné "un peuple entier comme auditoire" au discours figuré (p. 24) ; c'est alors que "la grande femme drapée" entre dans la mémoire visuelle des Français (p. 33).

Initialement, elle incarne la Liberté : contrairement à la République celle-ci bénéficie en effet d'une longue tradition iconographique. De 1789 à 1792, dans le déferlement d'imagerie civique, cette prééminence de la Liberté s'accentue tandis que déjà se manifeste l'hésitation entre l'image populaire, dynamique, d'une jeune sauvageonne, et l'allégorie de la puissance, sereine dans la victoire.

Au soir du 10 août 1792, quand il faut remplacer les emblèmes de l'État, l'image de la Liberté devient officielle mais demeure ambiguë. Dans la rue triomphent les déesses ; l'iconographie est plus sage, qui affectionne désormais l'allégorie de groupe.

Finalement, au lendemain du 18 Brumaire, alors que la ferveur s'est tue et que le décor s'est défait, la rubrique iconographique de la République s'est peine ébauchée ; c'est au cours du XIXe siècle que vont s'élaborer les deux systèmes de signes qui s'inscriront en contrepoint des luttes politiques. Du moins la période révolutionnaire a-t-elle laissé dans les mémoires populaires "l'énorme souvenir" (p. 48) auquel l'idéologie républicaine allait pouvoir se ressourcer.

À lire Maurice Agulhon, il apparaît clairement que c'est entre 1830 et 1849 que se dessine, puis se précise et se fige presque l'image - ou plutôt deux images - de la République. Obligé de tolérer entre les journées de juillet et la fin de l'année 1832, la floraison éphémère et spontanée d'images de la Liberté-sauvageonne, le gouvernement, qui entend éviter de donner des lieux de ralliement à l'opposition républicaine, répugne, pour sa part, à la symbolisation féminine ; le "génie" qui est censé figurer la Liberté au sommet de la colonne de Juillet, place de la Bastille, est un jeune homme ailé.

Au cours de année 1848, la division symbolique s'accomplit, et déjà rivalisent les deux images qui auront à s'affronter après Sedan ; l'une emporte dans la rue et sur la scène des théâtres, l'autre dans les concours officiels. La dualité de l'iconographie n'est en fait que le reflet de l'ambiguïté de la Seconde République. Mais très vite, l'allégorie calculée l'emporte sur la véhémence spontanée.

La République sereine, assise sur un trône, sévèrement drapée, le front ceint d'olivier ou casqué de rayons solaires, armée du glaive et entourée, en un inextricable fatras, des emblèmes de l'égalité, du travail ou de la légalité - le niveau, la ruche, l'urne, la Constitution... symbolise avec calme l'ordre et le progrès.

Dès l'été 1848 donc, elle a relégué dans les caves des musées la jeune République des barricades qui, le sein nu et le genou découvert sous sa jupe courte, coiffée du bonnet phrygien et entourée du coq, du chat ou du lion, brandissait un pique, un drapeau ou une torche.

Après l'élection de Bonaparte [décembre 1848], l'image officielle elle-même s'étiole ; on dépolitise le décor ; la France remplace la République à laquelle seuls, ou presque, les Montagnards du Midi continuent de vouer un culte. Cependant, le sobriquet de Marianne, utilisé par dérision dès l'an II, commence à être pris en bonne part chez les républicains ; il désigne alors tout la fois la République et la société secrète qui prépare sa venue ; en 1854, l'affaire de Trélazé lui confère une audience nationale

Après l'éclipse qui correspond à la "mariolâtrie" du Second Empire, la Commune n'innova pas ; dans le Paris du printemps 1871, de belles jeunes filles, ceintes d'écharpes rouges, plantent à nouveau des drapeaux aux couleurs sanglantes. Le folklore bégaie.

La véritable novation s'inaugure en plein Ordre moral ; les Mariannes se multiplient dans les départements du Midi ; malgré l'hostilité des autorités, elles entrent même dans les mairies radicales. En fait la Marianne qui prend le pouvoir entre 1876 et 1880 est une République sage, sans bonnet phrygien, dessinée sur le modèle de 1849.

Nous savions déjà qu'un fort courant se dessinait en faveur de l'analyse historique des représentations figurées et de leur signification politique ; la création du Centre d'archéologie du monde moderne, le récent colloque consacré aux liens qui se nouent entre l'iconographie et les mentalités, aussi bien que les travaux en cours de Pierre Väisse, en témoignent. Il est certain que le grand livre de Maurice Agulhon, aujoud'hui encore quelque peu insolite, servira désormais de modèle.

Alain Corbin
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations,
année 1979, vo. 34, n° 6, p. 1266-1268.

 

1) Maurice Agulhon, "La statuomanie et l'histoire", Ethnologie française, 1978, n° 3-4.

 

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Maurice Agulhon, professeur au Collège de France, 1992 (source)

 

Maurice Agulhon est né en 1926 et décédé en 2014.

 

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Alain Corbin est né en 1936.

 

Alain Corbin

 

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