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Ave Caesar Morituri te Salutant, Jean-Léon Gérôme (1859), représentant des gladiateurs
saluant l'empereur Vitellius, selon l'imagerie stéréotypée mais fautive

 

Ave Caesar, morituri te salutant !

 Michel DUBUISSON
Professeur de langue et de littérature latines

 

"Salut, César (ou Sire), ceux qui vont mourir te saluent." Nul n'ignore que les gladiateurs, à leur entrée dans l'arène, allaient tout droit vers la loge impériale pour s'acquitter de cette indispensable formalité. Un film, d'ailleurs excellent, le Gladiator de Ridley Scott [2000], vient encore de le rappeler - la scène y figure même deux fois.

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Et pourtant, avant même de se mettre en quête de la source de cette formule, deux détails auraient dû étonner.

1. D'abord ave, en latin, n'est pas un "salut" ou un "bonjour" quelconque (comme salve) ; c'est le salut militaire réglementaire. Et les gladiateurs ne sont évidemment pas des soldats. Un gladiateur même retraité ne pourra d'ailleurs jamais s'engager dans l'armée : la profession qu'il a exercée le marque à jamais d'infamia (à peu près, déchéance des droits civils et politiques).

2. Ensuite, et surtout, morituri est absurde : comment ceux qui vont mourir en seraient-ils déjà sûrs ? Ou bien tous sauraient-ils qu'ils vont mourir de toute façon ? Évidemment non : dans un combat singulier, il y a, par définition, un survivant sur deux, et d'ailleurs un gladiateur bien entraîné est un investissement qu'on ne sacrifiera pas à la légère - qu'on chouchoute autant, en fait, qu'un footballeur d'aujourd'hui. Le vaincu obtient donc, en pratique, toujours sa grâce (la venia) - avec ou sans un geste du pouce, c'est une autre question.

La source de la citation vient résoudre ces difficultés, tout en confirmant que la formule est aujourd'hui employée constamment à contresens.

L'empereur Claude, dont le règne fut marqué par de grands travaux, comme l'agrandissement du port d'Ostie, fit également assécher le lac Fucin. Une fois réalisé le canal qui devait permettre l'écoulement définitif des eaux, il y eut une cérémonie que Claude décida d'immortaliser par un spectacle mémorable : une naumachie, c'est-à-dire un combat naval en réel.

La chose en soi n'était pas nouvelle : César et Auguste avaient déjà offert au peuple ce genre de divertissement, que les Flaviens organisèrent, plus tard, au Colisée. Mais sur un vrai lac, c'était évidemment autre chose.
Qui étaient les figurants ? Non pas des gladiateurs, évidemment, mais des soldats et des marins de la flotte, de toute façon condamnés à mort pour désobéissance ou toute autre faute de service, et auxquels on avait réservé un mode d'exécution original et spectaculaire. Leur adresse à l'empereur était donc parfaitement naturelle.

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Ce qui le fut moins, et qui déclencha même un incident - c'est pour cette raison, en réalité, que Suétone s'y étend -, c'est que Claude, qui n'était évidemment pas censé leur répondre, marmonna de son habituelle voix indistincte (dont Juvénal, avec sa gentillesse habituelle, dit qu'elle faisait songer à celle d'un veau marin, c'est-à-dire un phoque) quelque chose que les soldats comprirent aut  non  : "ou bien non, peut-être pas".

Pour la suite, il faut laisser la parole à Suétone. "À ces mots, puisqu'il leur avait fait grâce, plus aucun ne voulut combattre. Alors il fut longtemps à se demander s'il n'allait pas les exterminer par le fer et par le feu ; il finit par sauter de sa chaise et se mit à courir partout sur les berges du lac, non sans boitiller de façon grotesque, et à force de menaces et d'encouragements il finit par les décider à se battre."

Ave, Caesar, morituri La formule est donc authentique (on serait tenté de dire : pour une fois), mais elle n'a pas du tout la portée qu'on lui donne aujourd'hui : il s'agit d'un épisode bien précis et non d'une règle générale, et qui, de toute façon, n'a rien à voir avec les gladiateurs.

Michel Dubuisson, Université de Liège (3 février 2009)
source : http://www.class.ulg.ac.be/ressources/dossiers.html
bibliographie de Michel Dubuisson

 

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