samedi 22 octobre 2011

"devoir de mémoire" ? avec M. Degraix et M. Renard

Affiche-LOSCAMINOS

 

"devoir de mémoire" (France)

ou "récupération de la mémoire" (Espagne) ?

un débat au cinéma de Rive-de-Gier, 20 octobre 2011

 

Le Progrès 22 oct 2011
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(de gauche à droite : Michel Renard, Ginette Mouin, Jean-Luc Degraix)

- compte rendu du débat de jeudi dernier au cinéma de Rive-de-Gier à propos du film sur l'Espagne, "Les chemins de la mémoire", dans le journal Le Progrès de ce 22 octobre 2011, avec la participation de deux professeurs du lycée : Jean-Luc Degraix et Michel Renard.

- site du film "Les Chemins de la mémoire"

 

Éléments des interventions de Michel Renard

Le film, au regard du thème de la mémoire, n'est pas comparable à la situation française. En France, la notion de "devoir de mémoire" se répand largement à partir des années 1980. En Espagne, à la mort de Franco en 1975, la problématique est inverse et fondée sur le "pacte d'oubli". On décide de ne pas évoquer le passé pour rendre possible la démocratie, la coexistence politique d'anciens franquistes et de partisans du passé républicain.


De 1975 à 1995, l'Espagne développe une politique de réconciliation, avec le vote de lois diverses. De 1995 à 2004, naît et croît une vague mémorielle avec la création de l'Association pour la récupération de la mémoire historique qui milite activement pour l'ouverture des fosses et l'exhumation des corps. Depuis 2004, et l'élection du socialiste Zapatero, petit-fils d'un capitaine de l'armée assassiné par ses pairs, une nouvelle politique mémorielle est impulsée avec la longue élaboration et le vote de la loi de décembre 2007.


En France, le "devoir de mémoire" repose sur un consensus, notamment la condamnation de la persécution des juifs sous l'Occupation. En Espagne, la "récupération de la mémoire historique" fait largement débat et  même contestation.
Avec le "devoir de mémoire", on envisageait d'abord de rendre vérité et hommage aux victimes, puis on passe à l'idée de corriger la souffrance individuelle des descendants par la réparation matérielle.

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Pourquoi cette émergence mémorielle en Espagne à partir des années 1990 ? On peut discerner trois causes :

1) un effet de génération avec la disparition de la plupart des témoins de la guerre civile ;

2) l'arrivée à l'âge adulte des petits-enfants (ex. Zapatero) des victimes de la guerre civile ; (l'effet "troisième génération" avait déjà été observé pour la mémoire des massacres d'Arméniens) ;

3) la levée de la crainte d'une résurgence d'un conflit armé en Espagne.

D'une manière plus générale, on relève une temporalité parallèle du phénomène mémoriel dans plusieurs pays, aux États-Unis, en France et en Espagne.

Aux États-Unis, dès 1988, on avait assisté à une politique de dédommagements des citoyens américains d'origine japonaise emprisonnés arbitrairement à partir de 1941. Puis, dans les années 1996-1998, se développèrent les class actions (plaintes collectives) contre les banques suisses pour indemniser les victimes ou descendants de victimes de l'Holocauste.

Le point commun de ces attitudes mémorielles ? C'est non seulement l'idée d'établir une vérité sur un passé conflictuel mais surtout l'idée d'obtenir une réparation matérielle. On passe du droit pénal au droit civil. Il s'agit d'un nouveau régime d'historicité. Le passé considéré comme indépassable et pensé d'abord en termes politiques (avec un jugement pénal du genre Tribunal de Nuremberg) est désormais conçu comme un passé à repenser juridiquement dans les termes du droit individuel même si les responsables ont disparu.

C'est l'idée qu'une société ne peut vivre démocratiquement de manière pacifiée que si ses traumatismes historiques donnent lieu à une compensation des victimes ou descendants de victimes. C'est "refuser que le temps consacre l'injustice" (Antoine Garapon, Peut-on réparer l'histoire ? éd. Odile Jacob, 2008, p. 65).

Mais, en Espagne, il a d'abord fallu passer par la restitution, la "récupération" d'un passé nié pendant 40 ans de dictature franquiste.

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La caractéristique du film documentaire, Les chemins de la mémoire, est de n'évoquer que les victimes du franquisme - il est vrai plus nombreuses que les victimes du républicanisme durant la guerre civile. Les morts dus aux nationalistes puis au régime franquiste après la victoire de 1939 sont plus importantes en nombre, pour deux raisons.
D'abord parce que les territoires conquis dès 1936 puis jusqu'en 1939 furent plus étendus et que la répression s'y exerça sans mesure. Ensuite, parce que Franco ne fit pas la paix en 1939 et sa vengeance s'exerça pendant de longues années dans le cadre des tribunaux militaires (Auditorias de Guerra). Il y eut jusqu'à 270 000 prisonniers politiques en décembre 1939, et encore 112 000 trois ans plus tard. En 1944, on en comptait presque 50 000 et il fallut attendre 1950 pour que le chiffre descende sous les 30 000.

 

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Ceci dit, il y eut aussi une répression républicaine aveugle, de 1936 à 1939, contre les supposés nationalistes  (tous ne l'étaient pas forcément...) et à l'intérieur même de la Gauche. Et le film a choisi de ne pas en parler. À l'image du livre Les fosses du franquisme d'Emilio Silva et de Santiago Macías (éd. Calmann-Lévy, 2006).

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Mais alors, le film n'est effectivement qu'une vision des chemins d'une mémoire. Et oublie l'autre mémoire. On dira que l'autre a été largement célébrée pendant 40 ans. Cest vrai. La mémoire des victimes du franquisme pourrait cependant s'écrire au pluriel. Car les opposants au national-catholicisme de Franco ont eu aussi leurs propres divisions et se sont massacrés entre eux.

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Sans oublier que certains furent aussi sauvés par des nationalistes, des phalangistes... comme le faisait remarquer une participante à la soirée en évoquant le cas de son propre père sauvé d'une arrestation par le message d'un phalangiste qui l'avertit la veille au soir. Ou que certains républicains sauvèrent des phalangistes. Comme on le voit dans le roman Les soldats de Salamine de Javier Cercas (2002).

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Mémoire, histoire, quel rapport entre les deux ? J'écoute la mémoire, je réfléchis avec l'histoire.

Michel Renard
professeur d'histoire

 

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Posté par LCL42Histoire à 10:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]