vendredi 29 octobre 2010

Crise et mondialisation

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Crise et mondialisation,

la preuve par l’espace

 

avec Thierry Rebour, (université d’Amiens), le mardi 16 décembre 2008, 20h30, au bar l’Atelier, 206 rue de Bourgogne, Orléans.

 

Débat

 

1. Quand on parle de crise longue, peut-on parler, au niveau terminologique, de dépression ?

T. R. - Ici c’est plus qu’une dépression. Les termes de dépression comme de récession désignent des crises de court terme.

 

2. Peut-on relier la crise actuelle aux cycles Kondratieff ?

T. R. - Les cycles Kondratieff sont censés durer 50 ans : 25 ans de croissance économique puis 25 ans de crise économique, avec volumes et prix allant dans le même sens. On les a identifiés depuis le XIXe siècle. Le premier cycle a culminé vers 1870, puis décliné jusqu’en 1910.

Le second a été caractérisé par une croissance économique de 1910 à la crise de 1929, suivie d’une crise jusqu’en 1945, et le troisième par une croissance de 1945 à 1970, et déclin jusqu’à aujourd’hui. Alors que le deuxième Kondratieff est trop court, le nôtre est trop long et, de plus, il voit une divergence prix / volumes (selon le phénomène des ciseaux déjà évoqué). Il vaut mieux donc parler de trends (un trend est un cycle économique multiséculaire entraînant tout à tour les indicateurs économiques vers le haut puis vers le bas) que de cycles de Kondratieff.

 

3. Concernant les rendements d’échelle, pourquoi sont-ils décroissants dans les pays industrialisés et croissants dans les PVD, et comment se manifeste cette différence ?

T. R. - Dans une situation de rendements d’échelle croissants (productivité de tous les facteurs : capital, travail, terre), plus on utilise les facteurs de production, plus on obtient de produits après la production, comme ça a été le cas pendant la révolution industrielle ou les 30 glorieuses. Dans ce contexte, le but des entreprises est de produire le plus possible afin de maximiser leur profit, tout en étant le plus proche les unes des autres pour économiser des coûts (économies d’agglomération). Cela produit donc de l’agglomération. C’est le cas par exemple de la Chine aujourd’hui. Il en résulte une urbanisation très rapide. La plus grande ville du monde aujourd’hui est la nouvelle mégalopole Hong Kong - Canton - Macao, où les trois villes sont jointives selon la règle habituelle des 200 mètres. Leur fusion date de 2004-2005 et la mégalopole compte environ 35 millions d’habitants.

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Les rendements d’échelle croissants génèrent des mégalopoles. Au contraire, les rendements d’échelle décroissants génèrent de la désagglomération, avec des output qui augmentent moins vite que les input. Le but des entreprises est alors d’être les plus petites possibles pour maximiser leur taux de profit. Une autre solution est aussi de fusionner. Mais la solution la plus profitable reste la délocalisation lorsqu’elle est possible. Les rendements d’échelle décroissants génèrent donc des flux centrifuges à toutes les échelles, alors que les rendements d’échelle croissants génèrent des flux centripètes à toutes les échelles. Les causes de ces flux sont le rapport entre la rente foncière et le pouvoir d’achat. Dans les pays industrialisés, les revenus du travail s’érodent. Or parallèlement, les prix fonciers et immobiliers augmentent énormément. Les rendements d’échelle décroissants entraînent donc une déconcentration à cause d’un rapport négatif entre une rente foncière qui s’élève trop vite et des revenus insuffisants.


4. Pour vous, l’augmentation des prix de l’immobilier en Occident et aux États-Unis est-elle liée à une pénurie des biens immobiliers ? Et avez-vous une idée de comment on mesure la notion de pénurie de biens immobiliers ?

T. R. - 1969 a connu le record de production de BTP en France. Depuis, la diminution du nombre de logements construits alors que la population française continue d’augmenter légèrement entraîne une élévation des prix. Or, globalement, le prix du foncier est fixe depuis l’an 1000 : il vaut toujours la même quantité de marchandises (cf La théorie du rachat, Th. Rebour, 2000).

Ce n’est donc pas la rente foncière qui est en cause mais le prix des logements qui augmente à cause d’une pénurie de logements construits et une dégradation progressive des logements anciens. Or, les logements sont payés par les ménages dans le cadre de l’accession des classes moyennes à la propriété privée environ depuis 1980 (auparavant, les logements étaient payés par les entreprises, d’abord via le paternalisme puis via le salaire différé). Or, les ménages dépensent ce qu’ils gagnent, alors que le capital gagne ce qu’il dépense en se rattrapant sur la hausse des prix. C’est comme pour les travaux qui seront à réaliser dans le cadre du Grenelle de l’environnement : ils seront à la charge des ménages (isolation des maisons, mise en conformité, systèmes d’eau...), or ceux-ci n’en ont pas les moyens. C’est à cause de la concurrence internationale que ce ne sont plus les entreprises qui payent. On en revient toujours à la mondialisation qui est au cœur du problème.

5. Vous expliquez donc l’augmentation des prix de l’immobilier par une pénurie de logements depuis 1969 et par une baisse du pouvoir d’achat ? Or, les chiffres de l’INSEE montrent une augmentation de ce pouvoir d’achat.

T.R. - On parle du pouvoir d’achat du travail et non des ménages. Ce ne sont pas les ménages qui s’appauvrissent : il faut prendre le travail comme étalon. Car une petite partie des ménages s’enrichit (10 % environ, qui voient leur pouvoir d’achat augmenter), mais la majorité s’appauvrit. Mais dans la moyenne, cela ne se voit pas. Or ces 10 % consomment peu, mais ils épargnent. Alors que la majorité des ménages consomment tout ce qu’ils ont et n’épargnent pas. Par conséquent, une politique favorable aux riches stimule l’épargne et donc l’investissement. Mais dans les pays développés, la propension à consommer diminue car les inégalités augmentent. Or, la propension à consommer diminue avec le niveau de revenus. Donc s’il y a un déficit de consommation, pourquoi produire puisque les produits ne trouveront pas preneurs ? Ainsi, l’épargne ne se transforme plus en investissement et se financiarise, ce qui conduit à des bulles spéculatives quand la vitesse de circulation de cette épargne s’accélère, et à des cracks quand elle ralentit.

TheAmericanworld
amusant

6. Peut-on parler de fin de système ou de fin du capitalisme ?

T. R. - Ce n’est pas la fin d’un Kondratieff ni même d’un retournement de trend. On est dans une crise de l’hypertrend médiévo-capitaliste (de l’An 1000 à nos jours). Depuis l’An 1000, il y a eu trois trends, le dernier s’étendant du XVIIIe au XXe siècle (trend contemporain). Ces trends s’appuient sur la croissance de l’hypertrend. Les crises de trend sont des crises longues. La crise de 1929 n’est pas une crise de trend mais une crise courte. Il n’y a jamais eu durant ces crises d’inversion globale des flux migratoires. Les villes ont toujours grandi, elles n’ont pas perdu d’habitants (ni pendant la crise de 1300-1450, ni pendant celle du règne de Louis XIV). C’est la première fois que l’on a une crise économique où les indicateurs basculent vers le bas (mais pas les prix) et où les flux migratoires deviennent centrifuges, sauf à remonter jusqu’à la chute de l’Empire romain entre 250 et 950 ap JC.


7. Quelle prospective faîtes-vous de la crise actuelle et que conseilleriez-vous ?

T. R. - On a actuellement deux crises qui s’empilent : une crise de surproduction keynesienne liée à un ajustement des salaires vers le bas à cause de la mondialisation, qui s’ajoute à la crise des rendements d’échelle décroissants dans les pays développés depuis 1970. Il faut rééquilibrer le rapport capital - travail, redonner aux travailleurs les 15 % qu’ils ont perdu au cours des 30 dernières années pour retrouver la situation des années 1970 du point de vue du rapport de richesse capital/travail et rente. Mais pour les causes de la crise longue, l’explication serait trop vaste.

Je vous renvoie à La théorie du rachat, qui est le titre d’un livre que j’ai publié en 2000. Pour la résumer rapidement, la croissance économique serait le fruit de la pénétration progressive des terres sur le marché. La rente de ces terres étant payée avant qu’elles aient produit sur le marché, la demande est toujours en avance sur l’offre. Les prix augmentent et favorisent les revenus flexibles, comme les profits, aux dépens des salaires. C’est la mécanique des trends multiséculaires : les terres se déversent sur le marché, les prix augmentent conséquemment ainsi que les profits, tandis que les salaires diminuent. Lorsque la différence entre le niveau de production et le niveau des salaires est maximal, une crise de surproduction éclate, qui renverse la dynamique du trend. Les prix diminuent, entraînant la diminution des profits, tandis que paradoxalement, les salaires réels se regradent.

Au point bas du niveau de production, la différence profit-salaire est de niveau maximal, mais à l’inverse de la situation de surproduction : on est en situation de pénurie. Un nouveau trend peut alors repartir, puisque les salaires réels sont élevés. Le résultat spatial de ces déséquilibres est le phénomène d’agglomération. Ainsi, le résultat de la croissance du capitalisme en déséquilibre est l’existence des villes et même de mégavilles. Nous parlons ici de la croissance de l’hypertrend (sur lequel les trends se greffent). La théorie du rachat démontre donc que la croissance économique à très long terme résulte de la pénétration progressive des terres sur le marché. Lorsque toutes les terres sont sur le marché, le capitalisme a perdu son moteur.

C’est probablement ce qui arrive actuellement aux pays développés depuis les années 1970. Cette «catastrophe» au sens mathématique de terme s’est déjà produite dans l’histoire : la chute de l’Empire romain. Mais le moteur de la croissance économique dans l’Antiquité n’était pas la terre mais le travail. Ce fut la pénétration progressive du travail sur le marché qui fut à l’origine de la croissance économique à cette époque. Car à l’époque le facteur rare n’était pas la terre mais précisément le travail, d’où l’esclavage. Lorsque tous les travailleurs dépendants furent transformés en esclaves-marchandises, le processus de croissance antique s’arrêta.

Selon la théorie du rachat, la terre, dans le système médiévo-capitaliste, joue le même rôle que l’esclavage dans la civilisation antique. Aux mêmes causes les mêmes effets. Lorsque le rachat s’achève, c’est à dire lorsque toutes les terres sont sur le marché, on est dans la même situation qu’au IIe-IIIe siècle après JC lorsque tous les esclaves étaient sur le marché. Plus qu’une banale crise financière, il s’agit d’une crise longue, non pas même celle du trend contemporain, mais probablement celle de l’hypertrend de l’An 1000 à nos jours. La preuve : de la même manière qu’à la fin de l’Antiquité, les flux migratoires s’inversent à toutes les échelles. C’est ce que j’appelle la preuve par l’espace.

Synthèse des débats par Evelyne GAUCHER,
maître de conférence, université de Tours

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