samedi 30 mai 2009

Serment du Jeu de Paume (J.-L. David)

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le Serment du Jeu de Paume

analyse du tableau de David (1791)

 

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Quatorze études pour le Serment du Jeu de Paume

Jacques-Louis DAVID (Paris 1748 - Bruxelles 1825)

Plume et encre noire, lavis gris, sur traits de crayon (excepté pour l’étude d’homme en haut à gauche, exécutée à la mine de plomb) sur papier crème, 0,490 x 0,600 m
Annotations au crayon de la main de David, en haut à gauche :
Martin d’Auch, au centre : ceux qui arrivent peuvent / encore avoir leurs chapeaux sur la tête / par distraction, à droite : arrivés donc arrivés donc. Le long du bord droit, essais de plume et de teintes de gris.
Mise au carreau partielle à l’extrême droite de la rangée médiane.
Pièce de papier irrégulièrement découpée collée en plein à droite du premier groupe, à gauche sur la rangée médiane.

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le Serment du Jeu de Paume

L'événement entré dans l'histoire sous le nom de "Serment du Jeu de Paume" a eu lieu le 20 juin 1789. Une année plus tard, en septembre 1790, le Club des Jacobins (Dubois-Crancé) a commandé au peintre Jacques-Louis David (1748-1825) un tableau célébrant cet épisode de la révolution. Il était destiné à être exposé dans l'Assemblée nationale. Sous forme de croquis et dessins, l'oeuvre fut exécutée entre septembre 1790 et septembre 1791.

L'idée centrale était de faire passer le message unitaire du Serment, réaffirmé par celui de la Fête de la Fédération (14 juillet 1790) : l'unité des patriotes, de la révolution. Or, en septembre-octobre 1791, cette unité est brisée et le tableau commémore donc une période finie de la révolution. Mais David voulut la proclamer à nouveau et maintenir l'idéal des Jacobins.
Par ailleurs, le tableau n'est pas une reconstitution exacte de la réalité. David y a introduit des absents.

M. Renard

 

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identification des personnages du tableau de David,

Le Serment du Jeu de Paume

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identification nominale de 35 personnages du tableau de David,
Le Serment du Jeu de paume (Michel Renard)

1 - Bailly, lit le serment, astronome (1736-1793)

2 - Target, a rédigé le serment, avocat (1733-1806)

3 - Siyès, abbé, grand vicaire de l'évêque de Chartres (1748-1836)

4 - Pétion (1756-1794)

5 - Robespierre (1756-1794)

6 - Merlin de Douai (1754-1838), s'appuie sur l'épaule de Pétion

7 - Dubois-Crancé

8 - le Père Gérard (Michel Gérard, dit), vêtu comme un paysan breton et les mains jointes (1735-1815)

9 - Mirabeau (1749-1791)

10 - Barnave, député du Dauphiné (1761-1793)

11 - Martin d'Auch, député de Catelnaudary, le seul qui ne prête pas serment (1741-1801)

12 - Dom Gerle, bénédictin, prieur de la Chartreuse du Port Sainte-Marie, jacobin (1736-1801) ; mais il était absent

13 - l'Abbé Grégoire, curé d'Embermesnil, député de Nancy (1750-1831)

14 - Rabaut Saint-Étienne, pasteur protestant, député de Nîmes (1743-1793)

15 - Barère, député de Tarbes (1755-1841)

16 - Reubell, député de Colmar (1747-1807)

17 - Thibault, curé de Saint-Clair de Souppes, élu du clergé à Nemours (1747-1813)

18 - Le Chapelier, député de Rennes, l'un des fondateurs du "Club breton" (1754-1794)

19 - Le Goarze de Kervelegan, élu de Quimper (1748-1825)

20 - Lanjuinais, député de Rennes (1755-1827)

21 - Delaville-Leroux, élu de Lorient (1747-1803)

22 - Gleizen, élu de Rennes (1737-1801)

23 - Marat, écrivant L'Ami du Peuple (1743-1793) ; mais Marat n'était pas député et son journal ne parut qu'en septembre

24 - Maupetit, élu de Tours, présenté comme malade, allégorie de la vieillesse (1742-1831)

25 - un des deux sans-culottes, présents dans la salle ; celui-ci porte un bonnet phrygien ; il soutient Maupetit

26 - Muguet de Nanthou, député de Vesoul (1760-1808)

27 - Prieur de la Marne, élu de Châlons-sur-Marne, ami de David (1756-1827)

28 - Camus, élu de Paris, cherche à faire voter Martin d'Auch (1740-1804)

29 - Guilhermy, l'autre député de Castelnaudary, dissuade Camus de forcer le vote de Martin d'Auch (1761-1829)

30 - Jallet, Jacques, curé de Chérigné en Poitou (1732-1791)

31 - Lecèsve, René, curé de Sainte-Triaise de Poitiers (1733-1791)

32 - Ballard, David-Pierre, curé de Poiré-sur-Velluire (1728-1798)

33 - Malouet, député de Riom (1740-1814), fixe dans les yeux le député de Saint-Domingue, Gouy d'Arsy (1753-1794)

34 - Laborde de Méréville, riche financier, député du tiers à Étampes (1761-1802)

35 - Dupont de Nemours (1739-1817)

36 - le docteur Guillotin (1738-1814)

37 - Mounier, député du Dauphiné (1758-1806)

 

repérer Marat

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l'angle en haut à droite du tableau de David


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quelques identifications

 

quelques gros plans

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l'union des religieux

 

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Martin d'Auch

 

liens

- voir la belle animation avec identification de plusieurs prestataires du Serment : http://www.histoire-image.org/media/media.php?i=518

- le Serment du Jeu de paume, une oeuvre éminemment maçonnique

 

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analyse des images

La scène prend place dans la salle du Jeu de paume dont David dessina l’architecture in situ. Dans la composition d’ensemble connue par le grand et magnifique dessin de Versailles exposé au Salon de 1791, les députés sont regroupés au delà d’une ligne fictive comme sur la scène d’un théâtre, laissant ainsi au public l’illusion d’appartenir à l’autre moitié (invisible) des spectateurs de la scène.

Cette théâtralité est encore relevée par la gestuelle des députés prêtant serment. Sur la toile inachevée, la nudité suggérée sous les vêtements concourt encore à l’idéalisation de la scène à laquelle David n’assista pas, mais qu’il souhaita hisser au rang d’acte universel. Tous les regards convergent vers Bailly, maire de Paris, ébauché sur la toile au crayon blanc, comme l’ensemble des figures encore nues. C’est Bailly, doyen du tiers état, qui répond au marquis de Dreux-Brézé, émissaire du roi : «Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordres.»

Sur ces dessins à l’anatomie parfaite, héroïque, sont esquissés les habits à la peinture grise, puis les corps sont à nouveau, toujours nus, remodelés à la peinture grise ombrée de bistre. Le grand fragment de la toile inachevée de David présente quatre portraits presque finis : Barnave, Michel Gérard, Dubois-Crancé et Mirabeau. Parmi les personnages ébauchés on distingue Robespierre, Dom Gerle, l’abbé Grégoire, Rabaut-Saint-Etienne, le docteur Guillotin et Treilhard.

Quant au grand dessin d’ensemble, même si plusieurs personnages, dont Bailly, y sont déjà reconnaissables, le livret du Salon de 1791 précisait curieusement que «l’Auteur n’a pas eu l’intention de donner la ressemblance aux membres de l’Assemblée». David n’en avait pas moins commencé à peindre quelques têtes

Robert Fohr et Pascal Torrès
source


Interprétation

David souhaite ici fonder une nouvelle peinture à l’image de la nouvelle France révolutionnaire : toile symbole s’il en est, Le Serment du Jeu de paume aurait dû rivaliser avec L’École d’Athènes d’un Raphaël tant par l’ampleur de la composition que par le souffle qui l’anime, par son théâtral dépouillement, sa pureté inspirée de l’antique, que par l’ordre et la clarté qui président à la distribution des personnages et à la rigueur de l’action. La notion même de serment, symbole de l’engagement de la nation dans son unité indestructible, sera au cœur de tous les grands engagements de la Révolution.

C’est l’idée de la fête unificatrice (comme celle de la Fédération) qui préside donc à l’exécution de ce chef-d’œuvre dont la destination, voulue par la Constituante, était la salle des séances de l’Assemblée. Le destin du Serment du Jeu de paume est à l’image de la mouvance révolutionnaire : la souscription lancée par les jacobins pour financer sa réalisation n’aboutit point.

La Constituante décida de financer l’œuvre de David aux frais du «Trésor Public», mais l’engagement progressif de l’artiste dans la Révolution et le fossé qui se creusa entre les modérés et les extrémistes rendirent caduque cette divinisation de l’unité nationale, et la toile ne fut jamais achevée. Elle reçut même, selon le témoignage de Vivant Denon, de nombreux coups de baïonnette lors de l’insurrection du 10 août 1792, alors qu’elle était entreposée dans la Grande Galerie du Louvre.

 

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La salle du Jeu de paume, à Versailles, le 20 juin 1789. 
Bailly, debout sur la table,
prête serment le premier.
Dessin de Prieur (Musée du Louvre).
 

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Sylvain Bailly (1736-1793), astronome, maire de Paris,
tenant le texte du Serment du Jeu de Paume
,
Jacques-Louis David (1748-1825) (d'après)

 

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texte du serment du 20 juin 1789

«L’Assemblée nationale, considérant qu’appelée à fixer la Constitution du royaume, opérer la régénération de l’ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu’Elle ne continue ses délibérations dans quelque lieu qu’Elle soit forcée de s’établir, et qu’enfin, partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale ; Arrête que tous les membres de cette Assemblée prêteront à l’instant serment solennel de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides, et que, ledit serment étant prêté, tous les membres et chacun d’eux en particulier confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable.»

* Qui a rédigé le texte du Serment du Jeu de Paume ?

Traditionnellement, on avance le nom de Target, député de Paris. Mais on trouve aussi Jean-Baptiste-Pierre Bevière (1723-1807). Ou encore Mounier, le député du Dauphine qui avait organisé l'Assemblée de Vizille le 21 juillet 1788, dont on dit qu'il fut l'inspirateur de l'idée du serment. On lit parfois qu'il est la co-rédaction de Target, Bevière et Sieyès...

 

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la salle du Jeu de Paume (source)

 

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samedi 2 mai 2009

le génocide des juifs dans l'histoire

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un groupe de tuerie mobile (Einsatzgruppe) en action
source : site de l'université de Pembroke, Caroline du Nord





die Endlösung der Judenfrage

la "solution finale" de la question juive

la politique génocidaire de l'Allemagne hitlérienne

Le terme allemand Endlösung signifie "solution finale". Au départ, son sens est tout à fait anodin. Mais par suite de son emploi dans la langue des nazis comme euphémisme d'extermination des juifs, il est devenu , à lui tout seul, synonyme de ce phénomène.

Dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale, la politique hitlérienne a visé le génocide des populations juives en Europe. Le nombre de victimes s'est élevé à 5 ou 6 millions. C'est une partie des nombreuses victimes de ce conflit.

Dans le cas du génocide, cependant, la volonté d'exterminer un peuple en tant que tel a été plusieurs fois exprimée explicitement et le processus d'élimination a été systématiquement mené sous des formes diverses sur une population sans défense. Pourquoi une telle haine homicide ?

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un groupe de tuerie mobile (Einsatzgruppe) en action
source : site de l'université de Pembroke, Caroline du Nord



1) l'antlsémitsme de la société allemande

La vigueur des idées antisémites est largement répandue dans toute la société allemande bien avant l'apparition du N.S.D.AP. (parti de Hitelr) et bien avant l'accession de ce dernier au pouvoir (janvier 1933).

(à suivre)

2) l'extermination des juifs "prophétisée" par Hitler

Le 30 janvier 1939, Hitler déclarait devant le Reichstag :

- «Aujourd'hui, je serai encore un prophète : si la finance juive internationale en Europe et hors d'Europe devait parvenir encore une fois à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, alors le résultat ne serait pas la bolchevisation du monde, donc la victoire de la juiverie, au contraire, ce serait l'anéantissement de la race juive en Europe».

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Hitler au Reichstag le 30 janvier 1939

Par la suite, Hitler a plusieurs fois fait référence à ce discours du 30 janvier 1939, en le datant du 1er septembre 1939 (invasion allemande en Pologne).

Le 30 janvier 1942, par exemple :

- «Le 1er septembre 1939, j'ai déjà dit au Reichstag allemand, et je me garde de toute prophétie précipitée, que cette guerre ne tournera pas comme les Juifs se l'imaginent, à savoir que les peuples européens seront anéantis, mais au contraire, que le résultat de cette guerre sera l'anéantissement des Juifs».

Le 24 février 1942 :

- «Ma prophétie s'accomplira, ce n'est pas l'humanité aryenne qui sera anéantie par cette guerre, mais bien le Juif qui sera exterminé. Quoi que ce combat apporte, quelle que soit sa durée, c'est cela qui en sera le résultat final».

Le 30 septembre 1942 :

- «J'ai dit deux choses lors de la séance du Reichstag du 1er septembre 1939 : [...] deuxièmement, que si les Juifs trament une guerre mondiale internationale pour anéantir, disons, les peuples aryens, alors ce ne sont pas les peuples aryens qui seront exterminés, mais les Juifs. [...] Naguère, en Allemagne, les Juifs ont ri de ma prophétie. J'ignore s'ils rient encore aujourd'hui, ou si l'envie de rire leur a déjà passé. Mais à présent, je ne peux aussi qu'assurer : partout, l'envie de rire leur passera. Et avec cette prophétie, c'est moi qui aurai le dernier mot».

Le 8 novembre 1942 :

- «Une autre force, jadis très présente en Allemagne, a entre-temps appris que les prophéties national-socialistes en sont pas des paroles vaines. C'est la principale puissance que nous devons remercier de toutes les infortunes : la juiverie internationale. Vous vous souvenez encore de la réunion du Reichstag dans laquelle j'ai déclaré : "Si la juiverie croit d'une manière ou d'une autre pouvoir provoquer une guerre mondiale internationale pour exterminer les races européennes, il en résultera non pas l'extermination des races européennes, mais l'extermination de la juiverie en Europe". On s'est toujours moqué de mes prophéties. De tous ceux qui riaient alors, beaucoup ne rien plus aujourd'hui. Et ceux qui rient encore aujourd'hui cesseront peut-être eux aussi de le faire d'ici peu».

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exécutions au ravin de Babi Yar (près de Kiev en Ukraine)

3) la mise en oeuvre de l'extermination des juifs

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4) interprétations

Les questions que posent ces discours ont conduit les historiens à différentes interprétations du génocide. On distingue notamment la thèse intentionnaliste et la thèse fonctionnaliste.

Pour la première, le génocide est le résultat des conceptions antisémites de Hitler et de l'impulsion qu'il a donnée, par sa volonté, son autorité, sa détermination, à la réalisation du crime. L'intention de Hitler est le moteur de cette politique. Le génocide sort de Mein Kampf.

Pour la seconde, le génocide est le résultat d'un système impliquant de nombreux agents. Les institutions de mise à mort ne sont pas des machines inertes répondant à la volonté des dirigeants nazis. Elles sont animées par des hommes et des femmes, des Allemands, qui ont participé en toute connaissance de cause au massacre des juifs. Ces individus ordinaires sont les "bourreaux volontaires de Hitler", comme les qualifie l'historien Daniel Jonah Goldhagen dont le travail a été très discuté.

9782020334174FS

vocabulaire

génocide :

shoah :

judéocide :

solution finale (die Endlösung) :

destruction des juifs d'Europe :

guerre d'anéantissement (der Vernichtungskampf) :

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5) quelques livres sur le génocide des juifs


9782070309856FS9782070309849FS9782070309832FS
- La destruction des juifs d'Europe, Raul Hilberg, 1985/2005, éd. Gallimard/Folio, 2006.

résumé du livre

Raul Hilberg n'a pas voulu traiter seulement de la dimension éthique de la catastrophe "indicible", "innommable", "passage à la limite de l'humanité", a-t-on répété, le génocide est d'abord-on l'oublie trop souvent- un fait historique.
En cela il est justiciable des procédures qu'applique l'historien à ses objets d'étude. La première édition en langue française de La destruction des Juifs d'Europe a été établie en 1988 à partir de l'édition en trois volumes publiée à New York en 1985 sous le titre : The Destruction of the European Jews. Elle en reprenait l'intégralité du texte mais également des compléments et rajouts inédits de l'auteur pour la version française.
Cette nouvelle édition mise à jour, complétée et définitive est établie, avec l'aide de l'auteur, à partir de l'édition en trois volumes publiée à New Haven et Londres en 2003 sous le titre : The Destruction of the European Jews Third Edition. Semblablement, elle reproduit l'intégralité du texte mais comporte également des compléments et rajouts inédits de l'auteur pour cette version française. (présentation par l'éditeur)

avis sur ce livre

L'ouvrage de Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe (1988, 1ère éd. 1961), est l'ouvrage de référence. Je ferai néanmoins la réserve suivante. Hilberg s'intéresse avant tout à la manière dont fut accompli le génocide. Il propose un modèle : pour tuer les Juifs, il fallait les définir, les dépouiller, les concentrer, les transporter.
C'est vrai logiquement, mais le problème est qu'il présente les choses comme si le développement historique avait suivi ce modèle logique. D'où le rôle moteur qu'il prête à je ne sais quel déterminisme de la bureaucratie qui, une fois lancée dans son travail de persécution, n'aurait pu terminer sa course que dans l'extermination. D'où aussi l'évocation en quelques pages seulement, au début du chapitre sur les déportations, de la politique nazie d'émigration et des plans de réserve juive : comme s'il s'était agi de déviations de courte durée et sans réalité srieuse par rapport à la ligne qui menait au massacre.

Philippe Burin, Hitler et les Juifs, genèse d'un génocide, 1989, éd. Points-Seuil, 1995, p. 179.


9782251380865FS

- Les origines de la solution finale, Christopher R. Browning, éd. Les Belles Lettres, 2007 ;

l'auteur est professeur d'histoire à l'University of North Carolina.

présentation du livre
En 1939, l'Allemagne nazie, qui projette une recomposition démographique de l'Europe centrale et orientale, entreprend d'expulser les populations juives qui y habitent.
À l'automne 1941 est décidée la destruction totale des Juifs. Comment la politique nazie est-elle passée de l'expulsion massive à la destruction massive ? Quels sont les rouages, humains, circonstanciels et intellectuels qui ont mené à la prise de décision ? Quel a été le rôle de Hitler ? Telles sont les questions soulevées dans cette étude magistrale de Christopher R. Browning. Le livre, salué par la communauté scientifique mais aussi par le grand public, est l'étude la plus détaillée et la plus complète de cette période complexe et décisive où la politique raciale nazie a "bifurqué" de la persécution et du "nettoyage ethnique" vers la "solution finale  et le génocide juif.

Articulant son étude autour de deux dates clefs, l'invasion de la Pologne en septembre 1939 et le début des déportations vers les camps de la mort au printemps 1942, Christopher R. Browning montre comment la Pologne a servi de laboratoire à la politique raciale du IIIe Reich et comment, par la suite, l'offensive contre l'Union soviétique a joué un rôle déterminant dans la radicalisation qui a conduit à la "solution finale".
De cette évolution, Adolf Hitler est le chef d'orchestre sinistre : au débat entre fonctionnalistes et intentionnalistes, le livre apporte de nouveaux arguments et met en lumière les liens inextricables noués entre les hommes, leurs idéologies et les circonstances.


extrait 1
En tout juste deux ans, de l'automne 1939 à l'automne 1941, la politique antijuive des nazis connut une escalade, passant de l'émigration forcée en place avant-guerre à la "solution finale" telle que nous l'entendons aujourd'hui, à savoir l'extermination systématique de tous les Juifs tombés dans l'orbite allemande. Le massacre en masse des Juifs soviétiques commença à la fin de l'été 1941 ; à peine six mois plus tard, le régime nazi était prêt à étendre cette politique au reste de son empire et de ses sphères d'influence en Europe. Capitale pour comprendre la genèse de la "solution finale", l'étude de ces trente mois - de septembre 1939 à mars 1942 - est au coeur de cet ouvrage. Trente mois durant lesquels le IIIe Reich se prépara à commettre un crime qui allait marquer une véritable rupture dans l'histoire de l'humanité. Mais pourquoi, après deux millénaires d'antagonisme judéo-chrétien, dont mille ans d'un antisémitisme spécifiquement européen, ce crime sans précédent se produisit-il en Allemagne au milieu du XXe siècle ? (p. 15)

extrait 2
À la fin octobre 1941, la conception des la solution finale" a pris forme. Les Juifs d'Europe doivent être déportés dans des camps secrets conçus, pour perpétrer des assassinats de masse par gaz toxique, bien que d'autres méthodes ne sont pas exclues. Cependant, ce programme ne peut être totalement mis en route avant le printemps 1942 car ni les "usines de la mort", ni le "système d'approvisionnement" - l'appareil administratif et logistique nécessaire pour fournir les victimes - ne sont en place.

Entre octobre 1941 et mars 1942, le régime nazi s'emploie à remédier à ces déficiences. C'est la raison pour laquelle, il s'agit d'une période de préliminaires, d'expérimentations et de préparatifs. Près de 60 000 juifs et Tsiganes sont déportés du troisième Reich. Quelque 6 000 de ces Juifs allemands déportés sont assassinés à leur arrivée à Kaunas [en Lituanie] et à Riga [Lettonie] par des pelotons d'exécution. Le premier camp d'extermination - équipé de camions à gaz - commence à fonctionner à Chelmno et des camions à gaz sont également envoyés sur d'autres sites, notamment à Semlin (Sajmiste) dans la banlieue de Belgrade en Yougoslavie.

La construction des premières chambres à gaz fixes à Belzec est terminée et, à Birkenau, une cabane de paysan (Bunker I) est convertie en chambre à gaz. Finalement, la connaissance du programme d'assassinats de masse imminents se propage dans la bureaucratie et un éventail de plus ne plus large d'organismes gouvernementaux sont inclus dans le processus de destruction. En mars 1942, suite à ces préparatifs et ces expérimentations, le régime nazi est prêt à commencer la mise en oeuvre à grande échelle de la "solution finale". (p. 397)

14207
une foule contemple le résultat du massacre du garage Lietukis, où des nationalistes
lituaniens pro-allemands tuèrent plus de 50 Juifs. Les victimes furent battues,
arrosées, puis achevées à coups de barres de fer. Kovno (aujourd'hui Kaunas),
Lituanie, 27 juin 1941
(source)



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6) articles et points de vue



notes de lecture de l'ouvrage d'Arnö Mayer (1988-2002)


La «solution finale» (1) dans l’histoire :

questions de lecture (2)

Didier BUTZBACH

La lecture du livre d’Arno Mayer, La «solution finale» dans l’histoire, place le lecteur dans la nécessité de mettre en perspective ses recherches, sa réflexion et l’historiographie de ce  sujet. Les pages qui suivent tentent de vous en proposer un éclairage d’autant plus indispensable que les polémiques qui ont suivi la publication de sa version originale furent particulièrement vives et que la réflexion sur cette béance tragique du XXe siècle nourrit régulièrement notre actualité internationale.

«Pourquoi les cieux ne se sont-ils pas obscurcis et les étoiles n’ont-elles pas cessé de briller, pourquoi le soleil et la lune n'ont-ils pas recouvert d'ombre leur face ?» (3).

L’auteur de cet ouvrage est, comme il se présente lui-même, juif, issu de la classe moyenne luxembourgeoise et d’instruction militaire américaine ce qui l’a amené, dans l’immédiate après-guerre, à utiliser les prisonniers allemands pour obtenir des renseignements sur l’Armée rouge et à encadrer les savants allemands au profit de la défense états-unienne.

En nous rappelant le titre d’une des œuvres du philosophe Adorno Peut-on penser après Auschwitz ?, nous ne pouvons que souscrire à sa volonté, présente dès les premières pages de son ouvrage, «d’évaluer l’étendue et la profondeur du bouleversement qui disloquait la civilisation occidentale dans la première moitié du XXe siècle» (4). D’emblée il place ses exigences d’historien à une hauteur particulièrement ambitieuse.

D’une part, il s’agit de rendre compte de l’«indicible tourment» que constitue ce massacre méthodique et donc, à l’instar de ses prédécesseurs, de s’essayer à une mémoire de l’impensable. D’autre part, il s’agit de faire œuvre d’historien, c’est-à-dire de pratiquer le grand écart entre les impasses conceptuelles auxquelles nous accule l’énormité et la nécessaire froideur rationnelle du discours de l’analyste.

Cette tension amène ainsi l’auteur à nous présenter une courte autobiographie témoignant de son souci d’éclairer au mieux le lecteur pour lui permettre d’exercer la plus forte acuité de son sens critique. Or l’absence de toute note infrapaginale, paraît une démarche pour le moins étonnante aux yeux de la tradition universitaire européenne qui exige de toute recherche la présentation d’un appareil de preuves qui permette d’en vérifier la validité à chaque étape (5). Tentons malgré tout d’apprécier ici la démarche d’A. Mayer en interrogeant ses hypothèses à l’aune du débat historiographique tel qu’il nous est présenté par François Bédarida et Pierre Vidal-Naquet.

Quels enjeux ?
Évoquons dans un premier temps les enjeux de la réflexion autour du plan nazi de Endlösung. Une question de sémantique tout d’abord : «solution finale», «génocide», «Shoah», «Holocauste» ou «holocauste», quel terme choisir ? Cette hésitation traduit bien ce sentiment d’être face à «une sorte d’énigme pour la raison historique» (6). A. Mayer refuse ces termes pour leur préférer celui de «judéocide», revendiquant, dès ses premières pages, «la critique et la remise en question des certitudes (…) fondements de la réflexion et de la recherche historique» (7).

En effet, selon lui, la recherche est surdéterminée par les présupposés générés par la guerre froide qui empêchent d’étudier le lien entre anticommunisme et antisémitisme dans l’idéologie nazie, comme par une lecture providentialiste de l’histoire qui gêne l’élaboration d’un modèle d’interprétation global : «la crise générale du XXe siècle, notre guerre de Trente Ans» (8).

La nature des camps d’extermination, l’absence de résistance juive et le rôle des Judenräte (9), la nature des victimes – malades mentaux, Juifs, Tziganes, Slaves - et ses correspondances avec la reconnaissance d’autres génocides (10), le degré de responsabilité de l’état vichyste, le nombre et ses calculs, le langage codé du génocide et l’usage méthodique de l’euphémisme dans des documents pourtant déjà marqués du timbre geheime Reichsache (11), le rôle des Einsatzgruppen (12) dans le massacre des Juifs sur le front Est, l’interprétation du comportement non-interventionniste des Alliés, tous ces problèmes sont autant d’éléments qui justifient la sensibilité exacerbée que suscite l’approche d’un tel sujet.

Cette émotion se double d’une controverse concernant la genèse du plan de Endlösung-: «programme ou engrenage (13)» ? Pour les uns, manifestant ainsi une vision «hitlérocentrique (14)» c’est la responsabilité personnelle d’Hitler qui est à l’origine de cette politique, déterminée. Qualifiés d’ «intentionnalistes» ces historiens voient dans Mein Kampf l’annonce du Judenrein (15) c’est-à-dire d’un plan d’anéantissement appliqué progressivement. Les «fonctionnalistes», quant à eux, préfèrent analyser les processus de décision à travers la structure et le fonctionnement du système nazi ce qui les amène à élargir le cercle des responsabilités dans la conception et l’application du plan de Endlösung. Parmi eux, certains attachent une importance primordiale aux circonstances voyant dans l’évolution de la «question juive» une «spirale de radicalisation» (16).

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Mémoire et commémoration
La volonté d’A. Mayer d’historiciser le phénomène le range dans cette dernière catégorie. De nombreux reproches lui ont été, par ce fait, adressés qui ont affecté son travail d’un parfum de scandale précédant sa publication en France. La plupart de ses détracteurs distribuaient en fait les accréditations, échaudés qu’ils sont, il est vrai, par l’irruption du négationnisme. Ils dessinent cependant en filigrane une histoire officielle célébrant l’unisson de la mémoire et participant en fait plus du sacré que de la recherche historique.
Pierre Vidal-Naquet trace parfaitement la frontière entre ces deux démarches : «L’historien sait reconnaître le sacré, comme objet d’étude ; il ne saurait, sous peine d’imposture, y participer. Tout discours fermé sur lui-même relève du mythe, non de l’histoire» (17).

La violence des propos de ses détracteurs (18) a conduit A. Mayer à rédiger une postface dans laquelle il renvoie dos à dos les dogmatiques, qui affirment que le «judéocide» n’a eu aucun précédent dans l’histoire et rejettent toute éventualité d’imprécision dans les données existantes, et les sceptiques qui contestent la validité même de ce malheur juif singulier préférant parler de guerre exceptionnellement meurtrière. Non seulement leur dualisme est contraire à la démarche de l’historien «qui est de penser et de dépeindre la réalité dans sa diversité et sa complexité déconcertantes» (19), mais ces «pseudo-positivistes» sont également responsables de «la perpétuation de polémiques stériles et souvent venimeuses» (20).

À cette typologie, A. Mayer ajoute deux autres profils : celui des «réductionnistes» et celui des «extentionnalistes» (21). Les premiers voient dans le caractère immanent de l’antisémitisme propre à l’idéologie nazie la source du «judéocide», faisant ainsi preuve d’un «déterminisme  idéologique absolu et mécanique». Leur défaut majeur, selon notre auteur,  est de négliger la complexité «instable» de cette idéologie, «amalgame syncrétique» où  «l’antisémitisme coexistait avec un darwinisme social raciste, avec l’anticommunisme et avec un expansionnisme territorial dirigé contre l’Europe orientale».

Quant aux seconds, ils croient en débusquer la cause absolue dans l’acuité des conflits de classe, de statut et de pouvoir que connut l’Allemagne contemporaine sans voir la cohérence générale, la logique interne de l’idéologie nazie. C’est donc au moyen de ce qu’il nomme, avec un humour provocateur inhabituel pour de tels travaux, «des lunettes trifocales» (22), qu’il convient de dessiner le cadre analytique du «judéocide» sous la prudente rigueur de la narration des événements. L’exposé minutieux de sa démarche est l’occasion pour A. Mayer de présenter la question cruciale au centre de sa réflexion : quel a été le premier moteur de la radicalisation du désastre juif après le milieu de 1941 ?


La combinaison de la durée et de la simultanéité
Selon cette belle expression de Pierre Vidal-Naquet, A. Mayer s’attache à étudier comment la longue durée, la durée moyenne et le temps court interagissent pour produire cette «indicible souffrance physique et mentale endurée par les Juifs au cours de la nuit la plus noire qu’ait connue l’Europe chrétienne» (23). Pour en rendre compte, il partage sa réflexion en trois parties précédées de 35 pages où, sous le titre «repères historiques», A. Mayer précise la figure de l’analogie qui fonde son étude : la guerre de Trente ans et la conjonction particulière qu’elle a développée entre guerre et religion.

Par un parcours vertigineux, il traverse ainsi la guerre sainte des croisés et les massacres contre les Juifs perpétrés à Jérusalem (15 juillet 1099) et à Mayence (mai 1096), pour s’intéresser aux persécutions commises par les Espagnols (massacres contre les Juifs dès 1391, politique de l’Inquisition dès le XVè siècle et expulsion par l’édit de 1492), jusqu’à la croisade interne contre les Cathares, sans négliger l’adoption par les protestants «[de] l’idée et [de] la pratique de la violence sanctifiée» (24), cette guerre sainte nécessaire à la défense et à la propagation de la foi.

Cette longue mise en perspective appuie l’hypothèse centrale selon laquelle le mythe et la tradition de la guerre sainte, la guerre de croisade, sont restés latents pour être exploités lors de ce qu’A. Mayer désigne sous les expressions apposées «crise générale du XXe siècle» et «notre guerre de Trente Ans» (25). La première croisade, parce qu’elle conjugue violence extrême, meurtre de masse et meurtre des Juifs et essentiellement parce qu’elle sacralise les armes et les méthodes de destruction, offre des similitudes remarquables avec la croisade d’Hitler contre le régime et l’idéologie bolcheviques : «ce n’était pas déguiser mais bien sanctifier ses propres ambitions géopolitiques et ses armes» (26).
C’est d’ailleurs, comme le note également Pierre Vidal-Naquet, un des apports importants de cet ouvrage, que l’étude systématique et littérale de la sémantique de la croisade et de ses soldats sanctifiés dans le discours nazi. C’est à l’analyse du déroulement de cette «guerre-et-croisade» que s’attelle A. Mayer dans la suite de son livre.

La première partie couvre la période qui précède la fondation du régime nazi et qu’A. Mayer désigne par l’expression «âge d’or» (27). La population juive dont les 3/4 des actifs vivaient du commerce, de l’artisanat, des professions libérales et de la banque (28), achève ici, en effet, son émancipation commencée dès les Lumières. Dans l’Allemagne weimarienne acculturante et assimilatrice, dans la France du Front Populaire ou dans l’Angleterre des quartiers juifs pauvres, mais aussi dans les Soviets ou chez les conservateurs italiens, les Juifs acquièrent des droits civils et politiques et accèdent à un plus grand nombre de carrières. En cela ils diffèrent des Juifs orientaux, les plus nombreux, mais les plus pauvres et ceux qui subissaient l’exclusion la plus forte.

Cependant la modernisation économique les amène à se fixer en zone urbaine et à y fondre leurs traditions dans le milieu environnant. A. Mayer souligne dans ces pages la dépendance étroite de leur condition à deux facteurs : «un fragile compromis à l’intérieur du pays, une fragile tranquillité à l’extérieur.» Rien d’étonnant à ce que ce chapitre s’ouvre donc sur une étude de la place de la prophétie antijuive lancée par Hitler dans Mein Kampf. Selon l’analyse d’A. Mayer, la Weltanschauung nazie est le produit d’une pratique politique novatrice : un «syncrétisme» entre l’antisémitisme et l’antimarxisme, né d’une haine ancienne de la modernité (29) dans laquelle se reconnaissaient les élites allemandes traditionnelles, les dirigeants nazis et les petits bourgeois qui constituaient leur électorat. 

La deuxième partie s’ouvre sur «la dynamique de la désémancipation» et se clôt sur le chapitre central de l’échec de l’opération Barberousse, temps de la guerre, temps court présidant au massacre des Juifs : ce n’est pas dans l’exaltation de la croisade victorieuse, nous dit A. Mayer, mais dans l’amertume de l’échec, que se décide le plan de endlösung, en automne 1941.

De la mise en place d’une coalition de «concentration nationale» à la création des sites d’extermination dans les territoires sous l’autorité suprême de l’armée régulière, des Waffen-SS et de leurs exécuteurs, les Einsatzgruppen, notre auteur s’interroge durant 170 pages sur le passage à l’acte dans le cheminement de l’idéologie hitlérienne. Ainsi, qu’il s’agisse des conditions de recrutement des SS sous les symboliques conçues par Himmler (30) et plus largement de la période31 durant laquelle sont élaborées les lois de Nuremberg (32) et au moment où les Juifs perdent leurs droits civiques, qu’il s’agisse de l’expansion territoriale des années 1938 à 1940 catalysant l’émigration forcée, les ghettos et les déportations, ou qu’il s’agisse encore de la conception de la croisade pour éliminer le «judéo-bolchévisme» (33), A. Mayer y perçoit une gradation dans laquelle la campagne anti-juive n’était pas un but en soi.

«S’il y a jamais eu dans le IIIe Reich un développement organique en vue d’un but préétabli, c’est sans doute la croissance inévitable d’un Béhémoth conçu pour la guerre et la conquête, fruit de la collaboration de Hitler avec les élites traditionnelles» (34), tel est le premier des arguments qui étayent sa thèse. Le deuxième concerne la naissance du «judéocide» à imputer aux «convulsions d’une guerre inouïe, dont le but était de conquérir un Lebensraum dans l’Est européen, d’anéantir le régime soviétique et de détruire le bolchevisme international» (35) car c’est bien à l’automne 1941 que la décision du massacre des Juifs a été prise (36).

La troisième et dernière partie traite de l’évolution de la stratégie hitlérienne après l’échec de l’opération «typhon», l’assaut contre Moscou (37) : engluement et désarroi face à l’insuccès de ce défi, Hitler utilise l’expression «Sein oder Nichtsein» (38).  Ce brusque passage à la guerre de position et d’usure provoque un changement fondamental dans l’organisation de l’économie du IIIe Reich : Hitler mobilise toutes les ressources en homme (recrutement d’une main d’œuvre «alternative» dans trois foyers-: les prisonniers de guerre, la population civile des pays occupés, la population des camps de concentration et des ghettos) et en matériel (39), modifiant ainsi la place des SS dans l’économie allemande en leur accordant une importance encore plus grande. Mais cette guerre ne peut être qualifiée de «totale», c’est le noyau de la thèse soutenue par A. Mayer,  que par la définition d’un ennemi suprême que l’on puisse tuer.

La réflexion sur la conférence de Wannsee, initiée par Goering et Heydrich, est l’occasion pour A. Mayer de s’interroger sur les objectifs poursuivis par les nazis au moment de sa préparation : les termes de Gesamtlösung (solution globale), de Endlösung (solution finale) et l’expression zur Entführung (pour mener à bonne fin) n’indiquent pas nécessairement qu’il s’agissait de préparer l’élimination physique massive de millions de Juifs (40). Ces locutions apparaissent dans une lettre (41) qui fut de plus écrite, souligne notre auteur, au moment où une solution territoriale au «problème juif» se dessinait à nouveau avec l’invasion de la Russie.

En revanche, ces instructions de Goering «furent discutées, précisées et mises en pratique dans un contexte qui, depuis juillet, s’était entièrement modifié» (42). «Nous sommes bien conscients que la guerre ne peut se terminer que par l’extermination des peuples aryens ou par la disparition de la juiverie en Europe.  Le 1er septembre 1939, déjà, j’ai affirmé devant le Reichstag allemand (…) que le résultat de cette guerre serait l’anéantissement de la juiverie. Ainsi sera appliquée pour la première fois la loi bien juive : œil pour œil, dent pour dent» (43), A. Mayer date de cette période le procès interminable qu’Hitler a mené contre les Juifs.

Himmler mena à la suite de la conférence une double politique qui combinait les objectifs économiques et la volonté de «châtiment» pourtant opposés. Les rivalités entre le général SS Oswald Pohl, responsable du WVHA (44), et le directeur du RSHA (45) Reinhard Heydrich témoignent bien de la contradiction entre la logique de production, c’est-à-dire l’exploitation «rationnelle» et optimale de la main d’œuvre des camps et des ghettos pour la production de guerre, et la logique de meurtre, le plan d’extermination nazi. Tous cependant s’accordaient à instrumentaliser les détenus. Mais l’enlisement dans les défaites de la campagne de Russie renforça dramatiquement l’aspect le plus meurtrier de la «prophétie» hitlérienne.

C’est à cette démonstration que les quatre derniers chapitres s’attardent sur 150 pages.  Après avoir décrit ce qu’il nomme «la mise à sac de l’Europe» c’est-à-dire les spoliations, le pillage des ressources, l’enrôlement des travailleurs, période durant laquelle «le pouvoir nu institutionnalisait la violence brutale» en réaction à son «irrémédiable perte de contrôle» (46), A. Mayer consacre deux chapitres à Auschwitz et aux quatre sites d’extermination : Chelmno, Belzec, Sobibor et Treblinka.

Pour chacun d’entre eux, notre auteur tâche d’en caractériser l’évolution à travers l’étude de la réorganisation et du développement du système concentrationnaire. Là encore, il relie directement les circonstances créées par les opérations du front russe à la mise en place de cette «ineffaçable infamie» toute en récusant l’accusation qui pourrait lui en être faite d’en minimiser l’horreur. C’est en ce sens qu’il examine les procédures de Umsiedlung (47) des populations juives des ghettos mais aussi l’ampleur des massacres perpétrés dans tous ces camps parce qu’il ne veut permettre à aucun sceptique de s’appuyer sur les zones d’ombre ou les incertitudes occultées et refuse donc d’affirmer là où les corrélations et les rapports sont peu sûrs et controversés.

Pierre Vidal-Naquet voit dans cette attitude «un exemple appelé à devenir classique d’hypercritique historique» (48) insistant sur les travaux archéologiques rendus nécessaires par le négationnisme et désormais effectués : la recherche de Jean-Claude Pressac (49) n’autorise plus une telle prudence en ce qui concerne les chambres à gaz d’Auschwitz.
De même, tout en étant en accord avec A. Mayer lorsque ce dernier réfute l’idée que le gazage changerait la nature du crime parce qu’il en augmenterait la souffrance (la vie dans les ghettos démontre le contraire) ou encore celle qui insiste sur la nature industrielle de la technique utilisée, il ne souscrit pas en revanche à son appréciation globale car, selon lui, c’est l’anonymat des bourreaux face à l’anonymat des victimes et donc l’innocence du meurtre qui en fait un élément particulier du «judéocide».

Des pages particulièrement éclairantes examinent minutieusement l’évolution dans les ghettos, notamment celui de Lodz et les atermoiements d’Himmler entre les productivistes et les «exterminationnistes» (50). À cette occasion, A. Mayer étudie les relations entre le programme T4, le principe d’utilité qui le fonda, propice à l’extension de l’euthanasie, et la réflexion des nazis réunis à Poznan en juillet 1941 ou celle du Dr Wetzel, conseiller de Rosenberg pour les affaires juives envisageant de créer des camps pour Juifs à Riga et à Minsk :  «Vu la situation, il n’y a pas d’objection à ce que les Juifs inaptes au travail soient éliminés grâce aux remèdes de Brack (51)» (52). «La débâcle finale» (53) «déchaîna [alors] la violence du régime agonisant» (54).


Ce n’est pas aux théologiens de s’emparer de cette question
C’est ainsi que Pierre Vidal-Naquet conclut sa préface marquant son soutien à A. Mayer pour avoir tenté de reprendre à son compte la question formulée dans la chronique de la première croisade relatant le massacre des juifs à Mayence : «Pourquoi les cieux ne se sont-ils pas obscurcis ?».
Car les accusations furent vives, notamment celles qui lui ont reproché «de relativiser la logique d'une vision du monde qui faisait effectivement du juif cet ennemi à tuer», et de privilégier «une théorie des circonstances qui ne fait de la terreur qu’un sous-produit d'une banale fuite en avant expansionniste» (55).

Le même censeur utilise l’argument d’autorité pour ôter toute légitimité à la démarche raisonnée de l’historien : «Comprendre ne signifie pas dénier ce qui est révoltant, ni déduire de précédents ce qui est sans précédents, ni expliquer des phénomènes par des analogies et des généralités telles que les atteintes du réel, le choc de l'expérience soient effacés» (56).

Cette appréciation est d’autant plus curieuse (57) que nombreuses sont les pages de l’ouvrage d’A. Mayer qui nomment avec les qualificatifs les plus extrêmes et les plus clairs la barbarie et l’antisémitisme nazis et qu’il utilise à de très nombreuses reprises les termes de singulier ou de singularité pour définir le «judéocide». Et bien loin de faire preuve d’ambiguïté quant à son sujet, il pondère le concept de «totalitarisme», dans son acception ahistorique qui donnait de la réalisation politique de ce «système» l’image erronée d’indestructibilité, faisant ainsi preuve d’un déterminisme regrettable.

En revanche, il est vrai qu’aucune place n’est accordée à la question de l'adhésion populaire et de la cécité collective face à l’«abjecte monstruosité». Mais A. Mayer se défend d’avoir voulu mener une étude complète du «judéocide» et ce serait lui intenter un procès d’intention que de lui en faire le reproche comme c’en est un que de le soupçonner de déni de l’absolue barbarie parce qu’il aurait rendu ce massacre «en quelque sorte «utile» fût-ce à la logique monstrueuse d'une guerre absurde» (58).

«N'est-ce pas un peu concéder à l'horreur que de prétendre à tout prix en rendre raison-?». En s’interrogeant ainsi, P. Bouretz prive tout historien de sa liberté, celle qui permet à A. Mayer d’écrire à la mémoire de Marc Bloch en invoquant le droit à rechercher «ce qui fut non seulement singulier mais aussi universel dans l’indicible souffrance physique et mentale endurée par les Juifs au cours de la nuit la plus noire qu’ait connue l’Europe chrétienne» (59).

Didier Butzbach
Didier_Butzbach

professeur de Lettres-Histoire-Géographie,
académie de Créteil
source de ce texte

notes

1 - «Endlösung».
2 - Notes de lecture établies à partir de la réédition en format poche du livre d’Arno Mayer, La «solution finale» dans l’histoire, La Découverte/Poche, 2002 (édition originale : 1988), 566 p. Merci à Philippe Marbach, enseignant dans l'académie  de Besançon, de nous avoir mis sur la piste de ce grand livre.
3 - Extrait de la Chronique de Salomon bar Simson, relatant le massacre des Juifs de Mayence par les croisés, en 1096 ap. J.-C., lors de la première croisade. Citation placée en exergue au livre d’Arno Mayer.
4 - A. Mayer, op.cit., «avant-propos» p.7.
5 - A. Mayer s’en défend par deux arguments : il destine son ouvrage à un large public et ne souhaite pas de ce fait en alourdir la lecture; il confirme que son travail n’apporte rien de neuf du point de vue factuel mais consiste à réinterroger les documents existants et les faits incontestés pour formuler des interprétations différentes.
6 - Expression de François Furet.
7 - A. Mayer, op.cit., p.13.
8 - A. Mayer, op.cit., p.15.
9 - «conseil juif» : voir ceux des ghettos de Lodz et Varsovie, notamment un rapport de la Gestapo locale constatant : «malgré la nourriture insuffisante, les Juifs s’efforcent de fournir un travail irréprochable et donnant toute satisfaction.» cité par A. Mayer, op.cit., p.440.
10 - cf. le danger de La concurrence des victimes, Michel Chaumont, La Découverte, 1997
11 - «Très secret»
12 - (ou Einsatzkomandos) «groupes d’intervention»
13 - Philippe Burin, Hitler et les Juifs : genèse d’un génocide, Le Seuil, 1989
14 expression de François Bédarida : le nazisme et le génocide, histoire et témoignages, Presses Pocket, 1992. Cet ouvrage présente plus de 180 pages témoignages regroupés après l’analyse de l’auteur.
15 - «purifiée du “poison” juif» selon la terminologie biologiste de parasitologie chère à Hitler. A. Mayer en propose une étude particulière, op. cit., chapitre IV, «le syncrétisme de Mein Kampf», particulièrement les pp.124 à 127.
16 - F. Bédarida, op. cit., p.68.
17 - «Préface», in A. Mayer, op. cit., p.I.
18 - Le magazine New Republic critique A. Mayer en parlant de « révisionnisme américain»
19  - C’est nous qui soulignons, A. Mayer, op. cit., “postface” p.501.
20 - ibid.
21 - A. Mayer,
op. cit., p.503
22 - A. Mayer,
op. cit., p.505
23 - A. Mayer,
op. cit., p.514. Cette longue citation, magistrale, marque à quel point le projet d’A. Mayer est sans ambiguïté.
24 - A. Mayer,
op. cit., p.49
25 - A. Mayer, op. cit., p.50
26 - A. Mayer,
op. cit., p.54
27 - Titre du chapitre II de son ouvrage.
28 - Elle ne pèse pourtant qu’un poids minime dans l’ensemble de l’économie allemande.
29 - «Le désir de nier la raison, la science et le progrès pour leur préférer l’intuition, l’irrationnel  et le retour à un passé idéalisé» A. Mayer, op. cit., p.115
30 - Le noir de l’uniforme, l’insigne à tête de mort, le culte germano-aryen, autant d’éléments de séduction «pour inspirer au novice le sentiment d’entrer dans une sorte d’ordre de chevalerie, réservé aux seuls élus», A. Mayer, op. cit., p.169.
31 - L’inquiétude des nazis face à l’émergence des fronts populaires en Espagne et en France dont sont responsables les démocraties bourgeoises d’Europe aveugles au fait que la politique du Komintern mènerait sans compromis à la domination mondiale.
32 - Lire à ce propos le récit de la session extraordinaire du Reichstag convoquée par Hitler à Nuremberg au moment et à l’endroit même où se tenait le 7e congrès du parti nazi le «congrès de la liberté» (pp.174 à 180). Lire également la narration de la séance inaugurale du Parlement, le 21 mars 1933 à Postdam (pp.148 à 150) et le rôle central du Kronprinz dans la cérémonie et l’allégeance à Hitler.
33 - L’opération «Barberousse» : A. Mayer conclut ce chapitre particulier (pp. 261 à 268) en revenant à sa figure analogique, la première croisade médiévale, guerre sainte, archétype des suivantes.
34 - A. Mayer, op. cit., p.189
35 - A. Mayer, op. cit., p.269
36 - «Au niveau le plus élevé la juiverie a été désignée avec la plus grande vigueur comme l’incendiaire responsable en Europe, qui, en Europe, doit disparaître définitivement.» (lettre de Heydrich, directeur du RSHA –voir supra, du 6 novembre 1941). Le travail de Philippe Burrin, Hitler et les Juifs. Genèse d’un génocide, Le Seuil –coll.XXe siècle, 1989, utilise la même chronologie qu’A. Mayer.
37 - Lire sa description (pp. 280 à 284).
38 - «La survie ou la mort».
39 - Directive «Armement 1942».
40 - Cette affirmation a fait l’objet de polémiques car on a voulu y voir (cf Esprit, n°178, janvier 1992, pp.170-173) une volonté délibérée de réduire la portée du sens des mots.
41 - Lettre du 31 juillet 1941, signée par Goering et adressée à Heydrich.
42 A. Mayer, op. cit., p.332
43 - Discours d’Hitler au palais des sports de Berlin , le  30 janvier 1942, cité par A. Mayer, op. cit., p.348.
44 - Office central de l’économie et de l’administration
45 - Office central de sécurité du Reich.
46 - A. Mayer, op. cit., p.354: «ce rêve fracassé les conduisit à enfreindre la plupart des règles traditionnelles de la politique, de la morale, de la religion et surtout les notions d’humanité qui en découle»
47 - «Réinstallation», euphémisme de «déportation».
48 - «Préface», in A. Mayer, op. cit., p.IX.
49 - J.-C. Pressac, Auschwitz : technique and operations of the gaz chambers,  the Beate Klarsfeld Foundation, New-York, 1989.
50 - A. Mayer, op. cit., pp. 434 à 448.
51 - Colonel SS assistant de Boulher (Reichsleiter du parti) et responsable du programme d’euthanasie des enfants anormaux et des adultes malades mentaux, programme initié dans le plus grand secret dès 1938.
52 - Lettre du Dr Erhard Wetzel au Gauleiter Heinrich Lohse du 25 octobre 1941
53 - Titre du dernier chapitre.
54 - A. Mayer, op. cit., p.454
55 - Pierre Bouretz, article paru dans le n°178 de la revue Esprit.
56 - Hannah Arendt, Nature du totalitarisme, Payot, 1990.
57 - Rappelons, à la suite de Pierre Vidal-Naquet, qu’Hannah Arendt elle-même a subi les calomnies contre son livre Eichmann à Jérusalem.
58 - Pierre Bouretz, op. cit.
59 - Dernières lignes du livre d’A. Mayer, op. cit.

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