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17 mai 1908


le féminisme dans l'histoire

du XIXe siècle




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la figure de Flora Tristan (1803-1844)

Flora Tristan a sa place en histoire de France dans le même compartiment que sa contemporaine George Sand, celui des femmes que leurs déboires privés, aggravés par les injustices propres à la condition féminine d’alors, ont amenées à une sorte d’anticipation du féminisme, en même temps qu’à une insertion inattendue dans les combats politiques de leur siècle. Combats de la gauche bourgeoise, pourrait-on dire, pour George Sand, qui devient libérale puis républicaine, combats de l’extrême-gauche pour Flora Tristan, qui demeure comme un acteur trop peu connu du «mouvement ouvrier».

Elle était d’éducation très bourgeoise, étant fille d’un noble et riche Péruvien marié en Espagne à une Française. Le mariage ayant été béni par un prêtre en exil mais n’ayant pu être enregistré civilement fut considéré comme nul et, après la mort de son père, Flora, malgré un voyage au Pérou, ne put obtenir la moindre part d’héritage de la famille américaine. Donc, retour à Paris, et vie dans la précarité, tantôt dame de compagnie, tantôt ouvrière d’art (gravure, lithographie). Un patron la séduit, l’épouse, ils ont des enfants ; puis c’est la séparation, échange sordide de procès et de coups. Le poumon percé d’un coup de pistolet en 1838, Flora Tristan, la santé ébranlée, mourut «poitrinaire» six ans plus tard. Les enfants survécurent, et l’une des filles devait devenir la mère de Paul Gauguin.

Assez proche du peuple pour en subir et en sentir les misères, et assez lettrée pour connaître le monde foisonnant des artistes, écrivains et théoriciens des années 1830 et 1840, Flora Tristan devient l’une des plus authentiques et des plus complètes figures du socialisme dit utopique, précurseur de la Révolution de 1848. Un roman, Memphis, une autobiographie, Pérégrinations d’une paria, une enquête sévère dans le pays phare du capitalisme industriel, Promenades dans Londres, enfin un essai de programme et d’appel à la constitution d’une association ouvrière réformatrice, l’Union ouvrière.

Pour prolonger le succès parisien de ce dernier écrit, elle se lance dans un «Tour de France» de plusieurs mois qu’elle n’aura pas le temps d’achever, mourant épuisée à Bordeaux où sa tombe, érigée en 1848, est visible au cimetière Bordeaux-Chartreuse. La mémoire de Flora Tristan nous aide utilement à enrichir l’histoire d’un «mouvement ouvrier» réel, qu’on ne saurait réduire aux noms évocateurs et symboliques de Karl Marx, d’Auguste Blanqui ou d’Agricol Perdiguier.

Maurice Agulhon
professeur honoraire au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales


Flora Tristan

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une lettre de l'écrivain George Sand (1804-1876)

On évoque souvent le "féminisme" de George Sand, sa volonté de liberté et d'autonomie (notamment financière, grâce à ses talents, et à ses revenus, d'écrivain). Mais la question de la participation durable des femmes à l'activité politique n'est pas possible selon elle.

à Édouard de Pompéry
Paris, 23 décembre 1864

Cher Monsieur,

Je n'ai pas encore pu lire votre livre (1). je ne fais pas de mon temps ce qui me plaît ; mais j'ai lu l'article de la Revue de Paris et je ne serai pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le rôle que la logique et le coeur imposent à la femme. Celles qui prétendent qu'elles auraient le temps d'être députés et d'élever leurs enfants ne les ont pas élevés elles-mêmes ; sans cela elles sauraient que c'est impossible. Beaucoup de femmes de mérite, excellentes mères, sont forcées, par le travail, de confier leurs petits à des étrangères ; mais c'est le vice d'un état social qui, à chaque instant, méconnaît et contrarie la nature.

La femme peut bien, à un moment donné, remplir d'inspiration un rôle social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission naturelle ; l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'étais arriérée dans mon idéal de progrès, et il est certain qu'en fait de progrès, l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destiné à changer ? Je ne le crois pas, et je vois la femme à jamais esclave de son propre coeur et de ses entrailles. J'ai écrit cela maintes fois et je le pense toujours.

je vous fais compliment des remarquables progrès de votre talent, la forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en dépit de tout ce qui  été dit et écrit sur l'éternelle question.

Bien à vous.

George Sand

(1) La femme dans l'humanité, sa nature, son rôle et sa valeur sociale, Hachette, 1864.Lettres_d_une_vie

in George Sand, Lettres d'une vie, choix et présentation de Thierry Bodin,
Folio-classique, 2004, p. 1048.





le féminisme de George Sand


De son vivant, George Sand fut considérée comme trop féministe par les uns, pas assez selon d’autres. La question reste posée de nos jours, comme le démontrent les titres de quelques-uns des articles publiés dans Le Magazine Littéraire de mai 2004 déjà cité : «Femme ? La question inévitable» de Christine Planté, et de Michelle Perrot «George Sand n’a pas trahi le féminisme» (17). Pour ces deux auteurs, si la baronne Dudevant ne fut pas à la pointe des premiers combats féministes, ses romans ont à l’évidence posé clairement les problèmes, et à titre personnel, elle a su préserver ses droits en obtenant une séparation d’abord amiable, puis judiciaire d’avec son mari Casimir Dudevant. Grâce à ses talents d’écrivain, elle démontre qu’une femme peut obtenir son autonomie financière, chose rare à l’époque.

L’accueil réservé fait par George Sand aux mouvements féministes peut s’expliquer par des motifs conjoncturels, d’une part, et par les lacunes que comportait l’éducation des femmes à cette époque. Il n’est pas sans intérêt de noter que les relations de George Sand et de Flora Tristan, dont les idées étaient proches des siennes à bien des égards ne furent pas toujours cordiales.

En 1837, Flora Tristan, dans les Pérégrinations d’une paria, reproche à George Sand la prudence qui l’amène à formuler ses critiques de la condition féminine sous le voile de la fiction romanesque, et à l’abri d’un pseudonyme masculin (18). Cette divergence de points de vue n’empêche pas les deux femmes d’entrer en relations. Mais George Sand aura une attitude de plus en plus réservée à l’égard de Flora, à qui elle reproche son exaltation de propagandiste, ainsi qu’un excès de confiance dans ses idées qu’elle qualifie d’«enfantillages» (19). La controverse de George Sand avec Eugénie Niboyet, en 1848, est mieux connue et amène George Sand à préciser ses positions.

Le 16 avril 1848, Eugénie Niboyet proposait dans le journal La voix des femmes, la candidature de George Sand aux élections de l’Assemblée Constituante. Celle-ci répond par un désaveu le 8 avril suivant dans une lettre au rédacteur de La Réforme et à celui de La Vraie République. Elle regrette que son nom ait été avancé sans qu’elle ait été consultée : «Je ne puis permettre que, sans mon aveu, on me prenne pour enseigne d’un cénacle féministe avec lequel je n’ai jamais eu la moindre relation, agréable ou fâcheuse» (20).

Pour George Sand, les femmes ne peuvent, en l’état, participer à la vie politique, en raison du type d’éducation qui leur est donnée, et de leur statut matrimonial. Cette situation n’est peut-être pas définitive, mais il faudra pour qu’elle évolue que les structures de la société se modifient en profondeur. Le héros du roman Isidora, Jacques Laurent se donne pour tâche de «régler les rapports de l’homme et de la femme dans la société, dans la famille, dans la politique» (21).

L’éducation, les mœurs, les coutumes sont à l’origine du statut actuel des femmes. Si ces facteurs étaient modifiés, il se pourrait «que les aptitudes de l’un ou de l’autre sexe fussent complètement modifiées» (22).
Au fil des années, les idées de George Sand en ce qui concerne les femmes se modifieront peu. Elle indique dans sa correspondance que l’amour maternel prévaudra toujours sur n’importe quelle considération, notamment dans une lettre à Édouard de Pompéry en date du 23 décembre 1864 : «Je vois la femme à jamais esclave de son cœur et de ses entrailles» (23).

Marie-Reine Renard
"Les idées religieuses de George Sand", article paru dans
Arch. de Sc. soc. des Rel., 2004, 128, (octobre-décembre 2004), p. 25-38

George Sand

 

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maison de George Sand à Nohant, village paisible de l'Indre à côté de Chateauroux

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