mercredi 30 avril 2008

l'Étranger d'Albert Camus - documentation

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L'Étranger, d'Albert Camus, 1942

éléments d'information et d'iconographie




différentes couvertures du livre



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Lo straniero, film de Luchino Visconti, 1967



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déclarations de Camus à propos de l'Étranger


«...J'ai résumé L'Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu'elle est très paradoxale : 'Dans notre sociéte tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort'. Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société ou il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c'est pourquoi des lecteurs ont été tenté de le considérer comme une épave. Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est  simple : il refuse de mentir.
[...]

...On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L'Étranger l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Meursault pour moi n'est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. Il m'est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j'avais essayé de figurer dans mon personnage le seul christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l'aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l'affection un peu ironique qu'un artiste a le droit d'éprouver a l'égard des personnages de sa création.»

Albert Camus, 1955, éd. La Pléiade





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lundi 28 avril 2008

Origines guerre 1914-1918

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l'étincelle dans les Balkans : 28 juin 1914 à Sarajevo

 

l'engrenage de l'été 1914

une représentation ondulatoire

 

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cliquer sur l'image pour l'agrandir et l'imprimer

 

L'engrenage des événements et des décisions qui conduit à l'entrée en guerre des principales puissances européennes à l'été 1914 est comparable au jet d'un caillou dans un bassin. L'impact du projectile dans l'eau propage une onde de choc sous forme de ronds plus ou moins concentriques chaque fois plus grands et plus éloignés du centre.

Ce qui se propagea, l'été 1914, ce furent les perceptions réciproques de dangerosité des mouvements de l'adversaire, la nécessité d'y répliquer. La mécanique qui présida à cet engrenage fut le système des alliances en Europe, opposant deux blocs (Triple Alliance et Triple Entente).

 

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28 juin 1914
L’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche, et sa femme sont assassinés à Sarajevo par des nationalistes serbes. Au cours des semaines suivantes («crise de juillet»), le conflit s’envenime, il dépasse les frontières régionales et devient une crise européenne.

28 juillet 1914
Déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie. Suivent les déclarations de guerre de l’Allemagne à la Russie (1er août) et à la France (3 août). Après l’invasion allemande de la Belgique, la Grande-Bretagne entre en guerre aux côtés de l’Entente franco-russe (4 août). Seuls 17 États resteront neutres pendant toute la durée du conflit, parmi lesquels les Pays-Bas, l’Espagne, le Mexique et la Suisse. Entre 1914 et 1918, près de 70 millions d’hommes sont mobilisés.

Markus Pöhlmann
source

 



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samedi 26 avril 2008

images de la Première Guerre mondiale

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fosse commune dans la Marne (début de la guerre)




images de la Grande Guerre

(liens vers collections)

- album n° 1

- album n° 2

- album n° 3

- album n° 4

- page accueil de ce site, Dominique Bac



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jeudi 24 avril 2008

polémique sur la transmission de l'héritage grec

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polémique sur la transmission de

l'héritage grec

à l'Occident médiéval

à propos du livre Aristote au Mont Saint-Michel


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un article de Roger Pol-Droit dans Le Monde,

3 avril 2008

Et si l'Europe ne devait pas tous ses savoirs à l'islam ?

Étonnante rectification des préjugés de l'heure, ce travail de Sylvain Gouguenheim va susciter débats et polémiques. Son thème : la filiation culturelle monde occidental-monde musulman. Sur ce sujet, les enjeux idéologiques et politiques pèsent lourd. Or cet universitaire des plus sérieux, professeur d'histoire médiévale à l'École normale supérieure de Lyon, met à mal une série de convictions devenues dominantes. Ces dernières décennies, en suivant notamment Alain de Libera ou Mohammed Arkoun, Edward Saïd ou le Conseil de l'Europe, on aurait fait fausse route sur la part de l'islam dans l'histoire de la culture européenne.

Que croyons-nous donc ? En résumé, ceci : le savoir grec antique - philosophie, médecine, mathématique, astronomie -, après avoir tout à fait disparu d'Europe, a trouvé refuge dans le monde musulman, qui l'a traduit en arabe, l'a accueilli et prolongé, avant de le transmettre finalement à l'Occident, permettant ainsi sa renaissance, puis l'expansion soudaine de la culture européenne. Selon Sylvain Gouguenheim, cette vulgate n'est qu'un tissu d'erreurs, de vérités déformées, de données partielles ou partiales. Il désire en corriger, point par point, les aspects inexacts ou excessifs.

"Ages sombres"

Y a-t-il vraiment eu rupture totale entre l'héritage grec antique et l'Europe chrétienne du haut Moyen Age ? Byzance_copisteAprès l'effondrement définitif de l'Empire romain, les rares manuscrits d'Aristote ou de Galien subsistant dans des monastères n'avaient-ils réellement plus aucun lecteur capable de les déchiffrer ? Non, réplique Sylvain Gouguenheim. Même devenus ténus et rares, les liens avec Byzance [ci-contre] ne furent jamais rompus : des manuscrits grecs circulaient, avec des hommes en mesure de les lire. Durant les prétendus "âges sombres", ces connaisseurs du grec n'ont jamais fait défaut, répartis dans quelques foyers qu'on a tort d'ignorer, notamment en Sicile et à Rome. On ne souligne pas que de 685 à 752 règne une succession de papes... d'origine grecque et syriaque ! On ignore, ou on oublie qu'en 758-763, Pépin le Bref se fait envoyer par le pape Paul Ier des textes grecs, notamment la Rhétorique d'Aristote.

Cet intérêt médiéval pour les sources grecques trouvait sa source dans la culture chrétienne elle-même. Les Evangiles furent rédigés en grec, comme les épîtres de Paul. Nombre de Pères de l'Eglise, formés à la philosophie, citent Platon et bien d'autres auteurs païens, dont ils ont sauvé des pans entiers. L'Europe est donc demeurée constamment consciente de sa filiation à l'égard de la Grèce antique, et se montra continûment désireuse d'en retrouver les textes. Ce qui explique, des Carolingiens jusqu'au XIIIe siècle, la succession des "renaissances" liées à des découvertes partielles.

La culture grecque antique fut-elle pleinement accueillie par l'islam ? Sylvain Gouguenheim souligne les fortes limites que la réalité historique impose à cette conviction devenue courante. Car ce ne furent pas les musulmans qui firent l'essentiel du travail de traduction des textes grecs en arabe. On l'oublie superbement : même ces grands admirateurs des Grecs que furent Al-Fârâbî, Avicenne et Averroès ne lisaient pas un mot des textes originaux, mais seulement les traductions en arabe faites par les Araméens... chrétiens !

Parmi ces chrétiens dits syriaques, qui maîtrisaient le grec et l'arabe, Hunayn ibn Ishaq (809-873),hunayn [ci-contre] surnommé "prince des traducteurs", forgea l'essentiel du vocabulaire médical et scientifique arabe en transposant plus de deux cents ouvrages - notamment Galien, Hippocrate, Platon. Arabophone, il n'était en rien musulman, comme d'ailleurs pratiquement tous les premiers traducteurs du grec en arabe. Parce que nous confondons trop souvent "Arabe" et "musulman", une vision déformée de l'histoire nous fait gommer le rôle décisif des Arabes chrétiens dans le passage des oeuvres de l'Antiquité grecque d'abord en syriaque, puis dans la langue du Coran.

Une fois effectué ce transfert - difficile, car grec et arabe sont des langues aux génies très dissemblables -, on aurait tort de croire que l'accueil fait aux Grecs fut unanime, enthousiaste, capable de bouleverser culture et société islamiques. Sylvain Gouguenheim montre combien la réception de la pensée grecque fut au contraire sélective, limitée, sans impact majeur, en fin de compte, sur les réalités de l'islam, qui sont demeurées indissociablement religieuses, juridiques et politiques. Même en disposant des oeuvres philosophiques des Grecs, même en forgeant le terme de "falsafa" pour désigner une forme d'esprit philosophique apparenté, l'islam ne s'est pas véritablement hellénisé. La raison n'y fut jamais explicitement placée au-dessus de la révélation, ni la politique dissociée de la révélation, ni l'investigation scientifique radicalement indépendante.

Il conviendrait même, si l'on suit ce livre, de réviser plus encore nos jugements. Au lieu de croire le savoir philosophique européen tout entier dépendant des intermédiaires arabes, on devrait se rappeler le rôle capital des traducteurs du Mont-Saint-Michel. Ils ont fait passer presque tout Aristote directement du grec au latin, plusieurs décennies avant qu'à Tolède on ne traduise les mêmes oeuvres en partant de leur version arabe. Au lieu de rêver que le monde islamique du Moyen Age, ouvert et généreux, vint offrir à l'Europe languissante et sombre les moyens de son expansion, il faudrait encore se souvenir que l'Occident n'a pas reçu ces savoirs en cadeau. Il est allé les chercher, parce qu'ils complétaient les textes qu'il détenait déjà. Et lui seul en a fait l'usage scientifique et politique que l'on connaît.

Somme toute, contrairement à ce qu'on répète crescendo depuis les années 1960, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l'islam. En tout cas rien d'essentiel. Précis, argumenté, ce livre qui remet l'histoire à l'heure est aussi fort courageux.

- Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l'Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim. Seuil, "L'Univers historique", 282 p., 21 €.

Roger Pol-Droit
Le Monde, daté du 4 avril 2008

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Jacques de Venise, passeur oublié

et homme "mériterait de figurer en lettres capitales dans les manuels d'histoire culturelle", écrit Sylvain Gouguenheim. Personne, pourtant, ne connaît plus le nom de Jacques de Venise le Grec, qui vécut au XIIe siècle, alla en mission à Constantinople et travailla ensuite au Mont-Saint-Michel, de 1127 à sa mort, vers 1150.

scriptotium_mont_Saint_MichelCe qu'on lui doit ? Rien de moins que la traduction intégrale, du grec au latin, d'un nombre impressionnant d'oeuvres d'Aristote, parmi lesquelles la Métaphysique, le traité De l'Ame, les Seconds analytiques, les Topiques, les traités d'histoire naturelle ou encore la Physique. Ces traductions, dont certaines sont accompagnées de commentaires, furent réalisées, selon les cas, de vingt ans à quarante ans avant celles de Gérard de Crémone, à Tolède, à partir des traductions en arabe.

Il faut ajouter que les traductions de Jacques de Venise ont connu un "succès stupéfiant". Alors que bien des oeuvres médiévales ne nous sont connues que par trois ou quatre manuscrits, on en dénombre une centaine pour la Physique, près de trois cents pour les Seconds analytiques. Diffusés dans toute l'Europe, lus par les plus grands intellectuels du temps, ces travaux méritaient d'être mis en lumière. Ce qu'a fait Sylvain Gouguenheim en rappelant l'importance de cet homme qui traduisait Aristote au Mont-Saint-Michel.

Roger Pol-Droit
Le Monde, daté du 4 avril 2008



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un article dans le Figaro, 17 avril 2008


Les tribulation des auteurs grecs dans le monde chrétien

Contredisant la thèse d'un "islam des Lumières", Sylvain Gouguenheim montre que le savoir grec antique n'a jamais disparu d'Europe et que les Arabes qui traduisirent ces textes n'étaient pas des musulmans

On se souvient de la récente polémique qui a entouré la conférence tenue à l'université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006, par Benoît XVI, alors accusé d'avoir lié islam et violence. Loin de s'adresser au monde musulman, il s'agissait pour le Saint-Père d'aborder les ­rapports entre foi et raison et de dénoncer le «programme de déshellénisation» de l'Occident chrétien.

Éclairant fort à propos ce débat, l'historien Sylvain Gouguenheim montre que la qualification d'«âges sombres» ne convient pas à la période médiévale. En effet, l'Europe du haut Moyen Âge ne s'est jamais coupée du savoir grec, dont quelques manuscrits restaient conservés dans les monastères. Des noyaux de peuplement hellénophone s'étaient maintenus en Sicile et en Italie du Sud, Salerne ayant ainsi produit une école de médecine indépendante du monde arabo-musulman. Enfin, durant les premiers siècles du Moyen Âge, il existait aussi une «authentique diaspora chrétienne orientale». Car, nous dit l'auteur, si l'islam a transmis le savoir antique à l'Occident, c'est d'abord «en provoquant l'exil de ceux qui refusaient sa mont_saint_michel_abbaye_cloitre_1domination». Assez naturellement, les élites purent se tourner vers la culture grecque, favorisant ces mouvements de «renaissance» qui animèrent l'Europe, de Charlemagne à Abélard.

D'ailleurs, avant même que les lettrés ne vinssent chercher en Espagne ou en Italie les versions arabes des textes grecs, d'importants foyers de traduction de manuscrits originaux existaient en Occident. À cet égard, M. Gouguenheim souligne le rôle capital joué par l'abbaye du Mont-Saint-Michel [ci-contre] où un clerc italien qui aurait vécu à Constantinople, Jacques de Venise, fut le premier traducteur européen d'Aristote au XIIe siècle. Ce monastère serait donc bien «le chaînon manquant dans l'histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin».


Une hellénisation restée superficielle

Le savoir grec n'avait pas davantage déserté le monde oriental. Byzance n'a jamais oublié l'enseignement de Platon et ­d'Aristote et continua à produire de grands savants. Il faut ici saluer l'influence essentielle des chrétiens syriaques, car «jamais les Arabes musulmans n'apprirent le grec, même al-Farabi, Avicenne ou ­Averroès l'ignoraient». L'écriture arabe coufique fut forgée par des missionnaires chrétiens qui donnèrent aussi aux Arabes musulmans les traductions des œuvres grecques. De ce point de vue, l'arrivée au pouvoir des Abbassides, en 751, ne constitua pas une rupture fondamentale.

Contredisant la thèse d'un « islam des Lumières», avide de science et de philosophie, l'auteur montre les limites d'une ­hellénisation toujours restée superficielle. Il est vrai que la Grèce représentait un monde radicalement étranger à l'islam qui «soumit le savoir grec à un sérieux examen de passage où seul passait à travers le crible ce qui ne comportait aucun danger pour la religion». Or ce crible fut très sélectif. La littérature, la tragédie et la philosophique grecques n'ont guère été reçues par la culture musulmane. Quant à l'influence d'Aristote, elle s'exerça essentiellement dans le domaine de la logique et des sciences de la nature. Rappelons que ni La Métaphysique, ni La Politique ne furent traduites en arabe.

Parler donc à son propos d'hellénisation «dénature la civilisation musulmane en lui imposant par ethnocentrisme ? une sorte d'occidentalisation qui ne correspond pas à la réalité, sauf sous bénéfice d'inventaire pour quelques lettrés».

Félicitons M. Gouguenheim de n'avoir pas craint de rappeler qu'il y eut bien un creuset chrétien médiéval, fruit des héritages d'Athènes et de Jérusalem. Alors que l'islam ne devait guère proposer son savoir aux Occidentaux, c'est bien cette rencontre, à laquelle on doit ajouter le legs romain, qui «a créé, nous dit Benoît XVI, l'Europe et reste le fondement de ce que, à juste titre, on appelle l'Europe».

Stéphane Boiron
Le Figaro, 17 avril 2008

- Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l'Europe chrétienne, de Sylvain Gouguenheim Seuil, 280 p., 21 €.

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dossier du Monde des livres, 24 avril 2008

Polémique sur les  "racines" de l'Europe


ans son édition du 4 avril, sous le titre "Et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam ?", "Le Monde des livres" publiait le compte rendu d'un ouvrage de Sylvain Gouguenheim, professeur d'histoire médiévale à l'École normale supérieure de Lyon. Intitulé Aristote au Mont-Saint-Michel. Les racines grecques de l'Europe chrétienne, le livre venait de paraître aux éditions du Seuil dans la prestigieuse collection "L'Univers historique".

Cet article a suscité une vive émotion dans une partie de la communauté universitaire. Ainsi, quaranteH_l_ne_Bellosta historiens et philosophes des sciences, emmenés par Hélène Bellosta (CNRS), nous ont fait parvenir un texte intitulé "Prendre de vieilles lunes pour des étoiles nouvelles, ou comment refaire aujourd'hui l'histoire des savoirs", dans lequel ils expriment leur "surprise". S'élevant contre les thèses de Sylvain Gouguenheim, qu'ils assimilent aux "propos d'un idéologue", ils écrivent : "Il n'est aucun philosophe ou historien des sciences sérieux pour affirmer que "l'Europe doit ses savoirs à l'islam" ; la science en tant que telle se développe selon ses voies propres et ne doit pas plus à l'islam qu'au christianisme, au judaïsme ou à toute autre religion. En revanche, l'idée que l'Europe ne doit rien au monde arabe (ou arabo-islamique) et que la science moderne est héritière directe et unique de la science et de la philosophie grecques n'est pas nouvelle. Elle constitue même le lieu commun de la majorité des penseurs du XIXe siècle et du début du XXe siècle, tant philosophes qu'historiens des sciences, dont le compte rendu du Monde reprend tous les poncifs."

alaindeliberaDe même, le médiéviste Alain de Libera [il n'est pas médiéviste - on dit cela d'un historien -, mais philosophe, spécialiste de la phisophie au Moyen Âge], directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, par ailleurs directeur de collection au Seuil, fustige "un plaisant exercice d'histoire fiction", digne des "amateurs de croisades", et propre à déclencher la "mobilisation huntingtonienne" du choc des civilisations.

"Encore un pas et l'on verra fanatiques religieux et retraités pavillonnaires s'accorder sur le fait que, après tout, l'Europe chrétienne, qui bientôt n'aura plus de pétrole, a toujours eu les idées...", ironise-t-il. "Je croyais naïvement qu'en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d'arts ou de savoirs (...), nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Farabi pour les Arabes, le "grand héritage humain". C'était oublier l'Europe aux anciens parapets. (...). Cette Europe-là n'est pas la mienne", écrit encore Alain de Libera. Une position partagée par les historiens Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau, dont nous avons publions la tribune, et qui résument à leur manière la plupart des arguments utilisés par leurs collègues.

Nous donnons également la parole à Sylvain Gouguenheim. Quant aux éditions du Seuil, enfin, elles manifestent leur perplexité : " Je ne comprends pas très bien toute cette agitation, affirme Monique Labrune, responsable des sciences humaines. De notre côté, nous n'avons que des échos positifs sur ce livre. C'est un peu étrange. Je voudrais être sûre qu'il n'y a pas autre chose que le livre derrière tout cela. J'aimerais avoir toutes les clefs..."

Jean Birnbaum
"Le Monde des livres"
Le Monde daté du 25 avril 2008

Penser_au_Moyen_Age







un livre d'Alain de Libera (1991)




une réplique de deux historiens médiévistes

24 avril 2008

Une démonstration suspecte

rmé d'une solide réputation de sérieux (acquise par ses travaux sur la mystique rhénane), fort également d'une position institutionnelle prestigieuse, Sylvain Gouguenheim entend réviser une idée largement reçue et même redresser une véritable injustice de l'histoire : l'Europe chrétienne du Moyen Age n'a pas reçu l'héritage grec, passivement, des Arabes ; elle a toujours conservé la conscience de sa filiation grecque ; mieux, elle s'est réapproprié, de sa propre initiative, ce legs qui lui revenait de droit, accueillant les savants grecs fuyant l'islam, entreprenant de retrouver la lettre des textes grecs en les traduisant directement en latin. C'est la gloire oubliée de Jacques de Venise et de l'abbaye du Mont-Saint-Michel.

Si l'on suit Sylvain Gouguenheim, la civilisation islamique se serait avérée incapable d'assimiler l'héritage grec ou d'accepter Aristote, faute de pouvoir accéder aux textes sans les traductions des chrétiens d'Orient, faute de pouvoir subordonner la révélation à la raison (ce qu'au passage personne ne put faire en Europe avant le XVIIIe siècle). Il devient dès lors possible de rétablir la véritable hiérarchie des civilisations, ce que fait Sylvain Gouguenheim en prenant comme mètre étalon leur degré d'hellénisation. À sa droite, l'Europe, dont la quête désintéressée du savoir et la modernité politique plongent leurs racines dans ses origines grecques et son histoire chrétienne. À sa gauche, l'islam, quatorze siècles de civilisation qu'il convient de ramener à ses fondations religieuses sorties nues du désert, à son littéralisme obsessionnel, à son juridisme étroit, à son obscurantisme, son fatalisme, son fanatisme.

Dans son éloge de la passion grecque de l'Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim surévalue le rôle du monde byzantin, faisant de chaque "Grec" un "savant", de chaque chrétien venu d'Orient un passeur culturel. On sait pourtant que dans les sciences du quadrivium, en mathématiques et en astronomie surtout, la production savante du monde islamique est, entre le IXe et le XIIIe siècle, infiniment plus importante que celle du monde byzantin. Dans sa démystification de l'hellénisation de l'islam, Sylvain Gouguenheim confond "musulman" et "islamique", ce qui relève de la religion et ce qui relève de la civilisation. Les chrétiens d'Orient ne sont certes pas musulmans, mais ils sont islamiques, en ce qu'ils sont partie prenante de la société de l'islam et étroitement intégrés au fonctionnement de l'État.

On ne peut nier la diversité ethnique et confessionnelle de la civilisation islamique sans méconnaître son histoire. Dans sa révision de l'histoire intellectuelle de l'Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim passe pratiquement sous silence le rôle joué par la péninsule Ibérique, où on a traduit de l'arabe au latin les principaux textes mathématiques, astronomiques et astrologiques dont la réception allait préparer en Europe la révolution scientifique moderne.

D'Aristote, Sylvain Gouguenheim semble ignorer que la pensée scolastique du XIIIe siècle a moins retenu la lettre des textes que le commentaire qu'on en avait déjà fait, comme celui d'Averroès, conceptualisant les contradictions entre la foi et une pensée scientifique qui ignore la création du monde et l'immortalité de l'âme. Alain de Libera l'a montré, c'est moins l'aristotélisme qui gagne alors l'université de Paris que l'averroïsme : le texte reçu par et pour son commentaire.

Le livre aurait pu s'arrêter là et n'aurait guère mérité l'attention, tant il nie obstinément ce qu'un siècle et demi de recherche a patiemment établi. Mais Sylvain Gouguenheim entreprend également de mettre sa démonstration au coeur d'une nouvelle grammaire des civilisations, où la langue et les structures mentales qu'elle porte jouent un rôle déterminant. La langue, dont la valeur ontologique expliquerait l'inanité des traductions d'un système linguistique à un autre, d'une langue indo-européenne (le grec) à une langue sémitique (l'arabe) et retour (le latin). La langue, à la recherche de laquelle Sylvain Gouguenheim réduit la longue quête de savoir des chrétiens de l'Occident médiéval, quand Peter Brown montre à l'inverse comment le christianisme a emprunté les chemins universels de la multitude des idiomes. La langue, à laquelle Gouguenheim ramène le génie de l'islam, qui n'aurait jamais échappé aux rets des sourates du Coran.

L'esprit scientifique, la spéculation intellectuelle, la pensée juridique, la création artistique d'un monde qui a représenté jusqu'à un quart de l'humanité auraient, depuis toujours, été pétrifiés par la Parole révélée. Le réquisitoire dressé par Sylvain Gouguenheim sort alors des chemins de l'historien, pour se perdre dans les ornières d'un propos dicté par la peur et l'esprit de repli.

Dans ces troubles parages, l'auteur n'est pas seul. D'autres l'ont précédé, sur lesquels il s'appuie volontiers. Ainsi René Marchand est-il régulièrement cité, après avoir été remercié au seuil de l'ouvrage pour ses "relectures attentives" et ses "suggestions". Son livre, Mahomet. Contre-enquête, figure dans la bibliographie. Un ouvrage dont le sous-titre est : "Un despote contemporain, une biographie officielle truquée, quatorze siècles de désinformation". Or René Marchand a été plébiscité par le site Internet de l'association Occidentalis, auquel il a accordé un entretien et qui vante les mérites de son ouvrage. Un site dont "l'islamovigilance" veille à ce que "la France ne devienne jamais une terre d'islam". Qui affirme sans ambages qu'avant la fin du siècle, les musulmans seront majoritaires dans notre pays. Qui appelle ses visiteurs à combattre non le fondamentalisme islamique, mais bel et bien l'islam. Qui propose à qui veut les lire, depuis longtemps déjà, des passages entiers de l'Aristote au Mont Saint-Michel.

Les fréquentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses. Elles n'ont pas leur place dans un ouvrage prétendument sérieux, dans les collections d'une grande maison d'édition.

Gabriel Martinez-Gros, Professeur d'histoire médiévale à l'université Paris-VIII
Julien Loiseau, Maître de conférences en histoire médiévale à l'université Montpellier-III
Le Monde
, (Le Monde des Livres) édition datée du 25 avril 2008

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Gabriel Martinez-Gros



une réponse de Sylvain Gouguenheim, auteur du livre

"On me prête des intentions que je n'ai pas"

- Sylvain Gouguenheim, comment réagissez-vous à la polémique suscitée par votre livre ?
9782020965415FS Je suis bouleversé par la virulence et la nature de ces attaques. On me prête des intentions que je n'ai pas. Pour écrire ce livre, j'ai utilisé des dizaines d'articles de spécialistes très divers. Mon enquête porte sur un point précis : les différents canaux par lesquels le savoir grec a été conservé et retrouvé par les gens du Moyen Age. Je ne nie pas du tout l'existence de la transmission arabe, mais je souligne à côté d'elle l'existence d'une filière directe de traductions du grec au latin, dont le Mont Saint-Michel a été le centre au début du XIIe siècle, grâce à Jacques de Venise. Je ne nie pas non plus la reprise dans le monde arabo-musulman de nombreux éléments de la culture ou du savoir grecs. J'explique simplement qu'il n'y a sans doute pas eu d'influence d'Aristote et de sa pensée dans les secteurs précis de la politique et du droit ; du moins du VIIIe au XIIe siècles. Ce n'est en aucun cas une critique de la civilisation arabo-musulmane. Du reste, je ne crois pas à la thèse du choc des civilisations : je dis seulement - ce qui n'a rien à voir - qu'au Moyen Age, les influences réciproques étaient difficiles pour de multiples raisons, et que nous n'avons pas pour cette époque de traces de dialogues telles qu'il en existe de nos jours.

Certains s'étonnent de vous voir citer et remercier René Marchand, auteur de pamphlets contre l'islam.
M. Marchand fait partie des gens qui ont attiré mon attention sur les problèmes de traduction entre l'arabe et le grec et sur les structures propres à la langue arabe. Voilà pourquoi je le remercie, parmi d'autres. Je l'ai cité en bibliographie car je me dois d'indiquer tous les articles et tous les livres que j'ai consultés. Cela ne fait pas de chaque volume cité un ouvrage de référence. Je m'étonne qu'on s'attarde sur ce point, alors que j'utilise de nombreux livres remarquables, dont ceux de Dominique Urvoy, de Geneviève Balty-Guesdon, ou d'autres spécialistes.

Comment expliquer que plusieurs mois avant sa parution, des extraits de votre livre se soient retrouvés sur un site d'extrême droite ?
J'ai donné depuis cinq ans - époque où j'ai "découvert" Jacques de Venise - des extraits de mon livre à de multiples personnes. Je suis totalement ignorant de ce que les unes et les autres ont pu ensuite en faire. Je suis choqué qu'on fasse de moi un homme d'extrême droite alors que j'appartiens à une famille de résistants : depuis l'enfance, je n'ai pas cessé d'être fidèle à leurs valeurs.

Propos recueillis par Jean Birnbaum


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Quelques réactions des abonnés du Monde.fr

HENRI B.
26.04.08 | 10h41

Comment se fait-il que Roger Pol Droit ne réponde pas ? Pourquoi Birnbaum doit-il s'y coller ? Encore une bourde éditoriale de Monde...

CLAUDE W.
25.04.08 | 13h32

J'ajoute ne pas bien comprendre la vindicte des deux historiens (G.Martinez-Gros et J.Loiseau) ; la façon dont ils prennent argument de certaines utilisations du livre par une officine anti-islamique n'est pas des plus honnêtes. Le style Caroline Fourest, dont nombre de dénonciations sont fondées sur des amalgames peu probants mais rudement interprétés, commence à faire beaucoup d'émules. Je suis étonné d'ailleurs que Le Monde ouvre si généreusement ses colonnes à cette personne.

CLAUDE W.
25.04.08 | 13h23

Que se passe-t-il au Seuil ? Alain de Libera n'y est-il pas directeur de collection ? Pourquoi alors ce règlement de comptes,ces accusations fortes ('plaisant exercice d'histoire fiction')? Quant au Monde, la recension du livre était dotée d'un titre grossier, outrancier, et l'entame de l'article fort maladroite. Pour autant, la thèse était présentée avec des nuances. Mieux distinguer héritages scientifiques et héritages philosophiques (ou culturels au sens large) éviterait une part de confusion.

anne-marie l.
25.04.08 | 10h28

J'ignorais la possibilité de réagir en (500 X 2) signes! Je persiste, resigne et précise: Votre censure porte sur les arguments fournis par les "quarante" et Alain de Libera (que tout lecteur et moi-même,connaissant quelques uns de leurs travaux et publications, souhaitions lire). On ne peut ignorer les enjeux "cosmopolitiques", hélas guerriers, de cette "polémique". Les "clercs-croisés" (intellectuels, artistes et journalistes)peuvent "matraquer" l'opinion et pour quels plats de lentilles...

anne-marie l.
25.04.08 | 08h16

La moindre déontologie intellectuelle et journalistique, certes "archaïque", eût exigé du Monde des Livres de faire paraître les textes des universitaires-chercheurs (ou version réduite acceptée par eux). Or vous faites un montage de citations de style "pipolisant", redonnez de la place à Gougenheim, pauvre victime, condescendez, certes, à publier texte d'historiens censés "résumer" les textes censurés par vous. 0/20 à votre copie (déontologie et confusion entre pub et esprit critique).aml




Landerneau terre d'Islam, par Alain de Libera

De

A

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Alain de Libera est directeur d’études à l’École pratique des hautes études, Professeur ordinaire à l’université de Genève, Vice-président de la Société internationale pour l’étude de la philosophie médiévale, Directeur de la collection Des Travaux aux Éditions du Seuil.

 

En 1857, Charles Renouvier faisait paraître Uchronie (l’utopie dans l’histoire) : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être. L’histoire alternative (What-if history) était née. Ce qui s’énonce sous le titre Et si l’Europe ne devait pas ses savoirs à l’Islam ? pourrait annoncer un plaisant exercice d’histoire fiction. Le public du Monde se voit au contraire offrir l’éloge d’une histoire réelle, étouffée par les « réjugés de l’heure» et les «convictions devenues dominantes ces dernières décennies», en suivant (au choix) «Alain de Libera ou Mohammed Arkoun, Edward Saïd ou le Conseil de l’Europe». L’« étonnante rectification » à laquelle le « travail » (mirabile dictu !) récemment publié aux Éditions du Seuil soumet les thèses de la nouvelle Bande des Quatre, autrement dit : une vulgate « qui n’est qu’un tissu d’erreurs, de vérités déformées, de données partielles ou partiales », vient de loin. Elle courait depuis beau temps sur les sites néoconservateurs, traditionnalistes ou postfascistes stigmatisant pêle-mêle mon « adulation irrationnelle » et ma « complaisance » pour l’« Islam des Lumières » ou le « mythe de l’Andalousie tolérante », sans oublier l’accumulation de « mensonges destinés à nous anesthésier » (« on ne nous dit jamais que les textes grecs ont été traduits par des Chrétiens d’Orient, à partir du syriaque ou directement du grec » ; on nous cache soigneusement que « ni Avicenne, ni Averroès ne connaissaient le grec », comme, serais-je tenté de dire, on ne nous dit pas volontiers qu’il en allait de même pour Pierre Abélard, Albert le Grand, Thomas d’Aquin ou Guillaume d’Ockham)

Après l’extraordinaire publicité faite à Aristote au Mont-saint-Michel, « nous » voilà définitivement débriefés. L’univers des blogs souffle : le « lavage de cerveau arabolâtre » par une « triste vulgate universitaire de niveau touristique », «tiers-mondiste» et «néostalinienne» n’opérera plus sur «nous». Les médiévistes, eux, ont du mal à respirer. Si détestable soit l’air ambiant, leurs réponses viendront. Étant nommément mis en cause, je me crois autorisé ici à quelques remarques personnelles, supposant que «le Conseil» incriminé ne se manifestera guère, non plus qu’Edward Saïd mort en 2003, et espérant que mon ami Mohammed Arkoun trouvera le moyen de se faire entendre.

Si Ernest Renan a cru bon d’écrire en 1855 que « les sémites n’ont pas d’idées à eux », aucun chercheur virtuellement mis au ban du « courage » intellectuel par l’article paru le 3 avril 2008 dans Le Monde n’a jamais parlé d’une « rupture totale entre l’héritage grec antique et l’Europe chrétienne du haut Moyen Âge », ni soutenu que la « culture grecque avait été pleinement accueillie par l’islam », ni laissé entendre que « l’accueil fait aux Grecs fut unanime, enthousiaste » ou «capable de bouleverser culture et société islamiques». Aucun historien des sciences et des philosophies arabes et médiévales n’a jamais présenté « le savoir philosophique européen » comme « tout entier dépendant des intermédiaires arabes » ni professé qu’un « monde islamique du Moyen Âge, ouvert et généreux » soit venu « offrir à l’Europe languissante et sombre les moyens de son expansion ». La vulgate dénoncée dans Le Monde n’est qu’un sottisier ad hoc, inventé pour être, à peu de frais, réfuté

En ce qui me concerne, j’ai, en revanche, «répété crescendo» depuis les années 1980 que le haut Moyen Âge latinophone avait préservé une partie du corpus philosophique de l’Antiquité tardive, distingué deux âges dans l’histoire de la circulation des textes d’Orient (chrétien, puis musulman) en Occident, l’âge gréco-latin et l’arabo-latin, marqué la différence entre «philosophie en Islam» et «philosophie de l’islam», mis en relief le rôle des Arabes chrétiens et des Syriaques dans « l’acculturation philosophique des Arabes » et souligné la multiplicité des canaux par lesquels les Latini s’étaient sur la « longue durée » (le «long Moyen Âge» cher à Jacques Le Goff) réapproprié une partie croissante de la pensée antique.

Un historien, dit Paul Veyne, «raconte des intrigues», qui sont « autant d’itinéraires qu’il trace » à travers un champ événementiel objectif «divisible à l’infini» : il ne peut «décrire la totalité de ce champ, car un itinéraire doit choisir et ne peut passer partout» ; aucun des itinéraires qu’il emprunte «n’est le vrai», aucun «n’est l’Histoire». Les mondes médiévaux complexes, solidaires, conflictuels dont j’ai tenté de décrire les relations, les échanges et les fractures ne sauraient s’inscrire dans une hagiographie de l’Europe chrétienne, ni s’accommoder de la synecdoque historique qui y réduit l’Occident médiéval : il y a un Occident musulman et un Orient musulman comme il y a un Orient et un Occident chrétiens, un kalam (le nom arabe de la «théologie») chrétien, juif, musulman.

Vue dans la perspective de la translatio studiorum, l’hypothèse du Mont-saint-Michel, « chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin » hâtivement célébrée par l’islamophobie ordinaire, a autant d’importance que la réévaluation du rôle de l’authentique Mère Poulard dans l’histoire de l’omelette.

Pour construire mon propre itinéraire, j’ai utilisé, en l’adaptant, l’expression de translatio studiorum (transfert des études) pour décrire les transferts culturels successifs qui, à partir de la fermeture de la dernière école philosophique païenne, l’école néoplatonicienne d’Athènes, par l’empereur chrétien Justinien (529), ont permis à l’Europe d’accueillir les savoirs grecs et arabes dans ses lieux et institutions d’enseignement. L’homme dont le nom «mériterait de figurer en lettres capitales dans les manuels d’histoire culturelle», Jacques de Venise, que tout le monde savant connaît grâce à Lorenzo Minio Paluello et l’Aristoteles Latinus, figure en bas de casse dans l’index de mon manuel de Premier cycle, désormais (providentiellement) rebaptisé Quadrige, où il occupe plus de deux lignes, comme celui, au demeurant, de Hunayn Ibn Ishaq. Les amateurs de croisades pourraient y regarder avant d’appeler le public à la grande mobilisation contre les sans-papiers

Vue dans la perspective de la translatio studiorum, l’hypothèse du Mont-saint-Michel, «chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin» hâtivement célébrée par l’islamophobie ordinaire, a autant d’importance que la réévaluation du rôle de l’authentique Mère Poulard dans l’histoire de l’omelette. Le sous-titre de l’ouvrage paru dans la collection «L’Univers historique» est plus insidieux. Parler des «racines grecques de l’Europe chrétienne» n’est pas traiter des «racines grecques du Moyen Âge occidental latin». On ne peut annexer Byzance ni à l’une ni à l’autre. Les interventions de Charlemagne dans la «querelle des images», le schisme dit «de Photios», le sac de Constantinople par les «Franks», le nom byzantin des «croisés», le Contra errores Graecorum ne plaident guère en faveur d’une réduction des christianismes d’Orient et d’Occident à une Europe chrétienne étendue d’Ouest en Est.

Quant aux fameuses «racines grecques» opposées à l’« hellénisation superficielle de l’Islam », faut-il encore rappeler que la philosophia a d’abord été présentée comme une science étrangère («du dehors») chez les Byzantins avant de l’être chez les penseurs juifs et musulmans, l’appellation de « science étrangère » – étrangère à la Révélation et au «nous» communautaire qu’elle articule – étant née à Byzance, où la philosophie a été longtemps qualifiée de «fables helléniques» ? Faut-il encore rappeler que si les chrétiens d’Occident se sont emparés de la philosophie comme de leur bien propre, ce fut au nom d’une théorie de l’acculturation formulée pour la première fois par Augustin, comparant la sagesse des païens et la part de vérité qu’elle contient à l’or des égyptiens légitimement approprié par les Hébreux lors de leur sortie d’Égypte (Ex 3, 22 et Ex 12, 35) ?

Je «nous» croyais sortis de ce que j’ai appelé il y a quelques années, dans un article du Monde diplomatique : la «double amnésie nourissant le discours xénophobe». Voilà, d’un trait de plume, la falsafa redevenue un événement marginal, pour ne pas dire insignifiant, sous prétexte que «l’Islam ne s’est pas véritablement hellénisé». Averroès ne représente qu’Ibn Rushd, Avicenne qu’Ibn Sina, c’est-à-dire « pas grand-chose, en tout cas rien d’essentiel ». Encore un pas et l’on verra fanatiques religieux et retraités pavillonnaires s’accorder sur le fait que, après tout, l’Europe chrétienne qui, bientôt, n’aura plus de pétrole a toujours eu les idées. J’ai assez dénoncé le «syndrome de l’abricot» pour ne pas jouer la reconnaissance de dette contre le refus de paternité ni tout confondre dans la procédure et la chicane accompagnant tout discours de remboursement. Le lieu commun consistant à recommencer l’inlassable inventaire des emprunts de l’Occident chrétien au monde arabo-musulman n’a pas d’intérêt, tant, du moins, qu’il ne s’inscrit pas dans une certaine vision philosophique et culturelle de l’histoire européenne. De fait, aller répétant que le mot français abricot vient de l’espagnol albaricoque, lui même issu de l’arabe al-barqûq (« prune ») ne changera rien au contexte politique et idéologique teinté d’intolérance, de haine et de refus que vit une certaine Europe – sans parler évidemment des États-Unis d’Amérique – par rapport à l’Islam. Qu’elle soit ou non « étrangère », reste que la philosophie n’a cessé de voyager. C’est la longue chaîne de textes et de raison(s) reliant Athènes et Rome à Paris ou à Berlin via Cordoue qui a rendu possibles les Lumières : Mendelssohn lisait Maïmonide, qui avait lu Avicenne, qui avait lu Alfarabi, et tous deux avaient lu Aristote et Alexandre d’Aphrodise et les dérivés arabes de Plotin et de Proclus.

Le « creuset chrétien médiéval », «fruit des héritages d’Athènes et de Jérusalem», qui a «créé, nous dit Benoît XVI, l’Europe et reste le fondement de ce que, à juste titre, on appelle l’Europe», est d’un froid glacial, une fois « purifié » des « contributions » des traducteurs juifs et chrétiens de Tolède, des Yeshivot de « sciences extérieures » de l’Espagne du Nord, où les juifs, exclus comme les femmes des universités médiévales, nous ont conservé les seuls fragments attestés d’une (première) version arabe du Grand Commentaire  d’Averroès sur le De anima d’Aristote. Combien de manuscrits judéo-arabes perdus à Saragosse ? Combien de maîtres oubliés ? Autant peut-être que dans les abbayes bénédictines normandes du haut Moyen Âge. Je confie à d’autres le soin de rappeler aux fins observateurs des « tribulations des auteurs grecs dans le monde chrétien » que la Métaphysique d’Aristote a été traduite en arabe et lue par mille savants de l’Inde à l’Espagne, qu’un livre copié, a contrario, ne fait pas un livre lu, que la mise en latin de scholies grecques trouvées telles quelles dans le manuscrit de l’œuvre que l’on traduit n’est pas nécessairement une « exégèse » originale, qu’il a existé des Romains païens, que les adversaires musulmans de la falsafa étaient tout imprégnés des philosophies atomistes reléguées au second plan dans les écoles néoplatoniciennes d’Athènes et d’Alexandrie, et bien d’autres choses encore

Les médias condamnent les chercheurs au rôle de Sganarelle, réclamant leurs gages, seuls, et passablement ridicules, sur la grande scène des pipoles d’un jour. Je n’ai que peu de goût pour ce rôle, et ne le tiendrai pas. Je pourrais m’indigner du rapprochement indirectement opéré dans la belle ouvrage entre Penser au Moyen Âge et l’œuvre de Sigrid Hunke, «l’amie de Himmler», appelant les amateurs de pensée low cost à bronzer au soleil d’Allah. Je préfère m’interroger sur le nous ventriloque réclamant pour lui seul l’usufruit d’un Logos benoîtement assimilé à la Raison : nous les «François de souche», nous les «voix de la liberté», nous les «observateurs de l’islamisation», nous les bons chrétiens soucieux de ré-helléniser le christianisme pour oublier la Réforme et les Lumières. Je ne suis pas de ce nous-là.

Méditant sur les infortunes de la laïcité, je voyais naguère les enfants de Billy Graham et de Mecca-Cola capables de sortir enfin de l’univers historique du clash des civilisations. Je croyais naïvement qu’en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d’arts ou de savoirs, aux expertises diverses et aux appartenances culturelles depuis longtemps multiples, nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Kindi pour les Arabes, le «grand héritage humain». C’était oublier l’Europe aux anciens parapets. La voici qui, dans un remake qu’on voudrait croire involontaire de la scène finale de Sacré Graal, remonte au créneau, armée de galettes «Tradition & Qualité depuis 1888». Grand bien lui fasse. Cette Europe-là n’est pas la mienne. Je la laisse au «ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale» et aux caves du Vatican.

Alain de Libera
Publié le lundi 28 avril 2008 à 19h36 - Télérama

à lire - Alain de Libera :

 

- La philosophie médiévale, "Que sais-je ?", n° 1044, P.U.F.
- Penser au Mouen Âge, éd. du Seuil (Points).
- Averroès et l'averroïsme, "Que sais-je ?", n° 2631, [en collaboration avec M.-R. Hayoun], P.U.F


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9782020965415FS

résumé du livre, par l'éditeur

On considère généralement que l'Occident a découvert le savoir grec au Moyen Âge, grâce aux traductions arabes.

Sylvain Gouguenheim bat en brèche une telle idée en montrant que l'Europe a toujours maintenu ses contacts avec le monde grec. Le Mont-Saint-Michel, notamment, constitue le centre d'un actif travail de traduction des textes d'Aristote en particulier, dès le XIIe siècle. On découvre dans le même temps que, de l'autre côté de la Méditerranée, l'hellénisation du monde islamique, plus limitée que ce que l'on croit, fut surtout le fait des Arabes chrétiens.

Même le domaine de la philosophie islamique (Avicenne, Averroès) resta en partie étranger à l'esprit grec. Ainsi, il apparaît que l'hellénisation de l'Europe chrétienne fut avant tout le fruit de la volonté des Européens eux-mêmes. Si le terme de "racines" a un sens pour les civilisations, les racines du monde européen sont donc grecques, celles du monde islamique ne le sont pas.



Sommaire du livre

      
PERMANENCES ÉPARSES ET QUÊTE DU SAVOIR ANTIQUE : LA FILIÈRE GRECQUE
- La Grèce et sa culture : un horizon pour l'Europe latine
- Conséquence : permanence et diffusion de la culture grecque dans l'Europe latine
- Conséquence : l'esprit des renaissances médiévales, IXe- XIIe siècle

SURVIE ET DIFFUSION DU SAVOIR GREC AUTOUR DE LA MÉDITERRANÉE : BYZANCE ET LES CHRÉTIENTÉS D'ORIENT
- Les grands centres du maintien de la culture antique
- L'œuvre scientifique des Syriaques
- Les grands hommes de la science gréco-chrétienne

LES MOINES PIONNIERS DU MONT-SAINT-MICHEL : L'ŒUVRE DE JACQUES DE VENISE
- Jacques de Venise, premier traducteur d'Aristote au XIIe siècle
- Les autres traductions greco-latines et leur diffusion

ISLAM ET SAVOIR GREC
- L'Islam face au savoir grec : accueil, indifférence ou rejet ?
- L'Islam et le savoir grec : le crible musulman
- Une hellénisation limitée

PROBLÈMES DE CIVILISATION
- Identités en question
- Perméabilité ?
- Antagonismes

      
Biographie de Sylvain Gouguenheim
Professeur d'histoire médiévale à l'ENS de Lyon, Sylvain Gouguenheim travaille actuellement sur l'histoire des croisades. Il a récemment publié Les Chevaliers teutoniques (Tallandier, 2008).

9782020965415FS



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mercredi 23 avril 2008

images de la France d'avant 1980

VidalLablacheDet




images de la France d'avant 1980




projet de base iconographique



département de l'Aude - carte postale


cpa_Aude_avec_carte


cpa_Aude_carte_seule


- sites touristiques


- produits de l'agriculture et de l'industrie


- villes mentionnées




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mardi 8 avril 2008

photographies en couleurs de Paris occupé

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place de la Concorde



l'exposition de photographies en couleurs

de Paris occupé


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Gérard Lefort

Photo. Réalisés entre 1940 et 1944 par André Zucca, employé du magazine nazi «Signal», les 270 clichés en couleurs, exposés sans contrepoint pédagogique à la Bibliothèque historique de la ville, déclenchent une polémique.

Les Parisiens sous l’Occupation, photographies d’André Zucca, Bibliothèque historique de la ville de Paris, 22, rue Mahler, 75004. Mar-dim de 11 heures à 19 heures. Jusqu’au 1er juillet. Rens. : 01 44 59 29 60. Catalogue Gallimard/Paris Bibliothèques, 176 pp., 35 €.

«Oh, une étoile jaune…», dit une dame d’un certain âge en se penchant sur un des 270 clichés actuellement exposés à la Bibliothèque historique de la ville de Paris sous le titre «les Parisiens sous l’Occupation». Cette exclamation a la valeur d’une surprise à double tranchant. De fait, si on voit tant que l’étoile est jaune sur le manteau d’un vieux monsieur saisi dans la rue des Rosiers, c’est parce que la photographie est en couleurs, alors que la plupart des images de Paris pendant la guerre sont en noir et blanc.

20080402zuccalunettesDe ce point de vue, l’exposition est saisissante, qui réunit les nombreuses photographies en couleurs prises par André Zucca entre 1940 et 1944. Le «choc» visuel est tout aussi puissant que celui qui nous frappa lorsque, il y a quelques années, réapparurent les premières archives filmées en couleurs du débarquement en Normandie, puis de la libération des camps de concentration. Soudain, la dernière guerre devenait familière et l’horreur, proche.

Fanfare. L’exposition fait cet effet troublant d’actualité. On scrute d’autant plus les visages, les vêtements, les gestes et les attitudes. Tous ces civils qui pourraient être nos grands-parents deviennent des proches. Et Paris, qu’on reconnaît d’hier à aujourd’hui, à quelques détails près. Mais ce sont justement ces petits détails, scrutés de plus près, qui glissent des cailloux dans la chaussure du visiteur. «Les Parisiens sous l’Occupation», ce sont aussi les «touristes», tous ces soldats allemands omniprésents, qu’ils défilent aux Champs-Elysées, donnent de la fanfare sur les marches de la Madeleine, prennent le métro ou chinent aux Puces de Clignancourt.

De ce point de vue, la couleur n’ajoute rien, sauf à vérifier que le drapeau nazi était bien rouge sang, que les auxiliaires féminines de l’armée allemande furent adéquatement surnommées «souris grises» puisque habillées de tailleurs gris, et que l’étoile jaune était donc bien d’un jaune vif pour les juifs contraints de la porter.

D’autres questions surgissent. D’abord sur l’identité de cet André Zucca, qui avait toute latitude pour prendre des photos en ville alors que c’était interdit, et, qui plus est, en couleurs en ces périodes de pénurie de tout. La tâche ne lui fut pas bien compliquée puisque Zucca était employé par le magazine Signal, organe de propagande nazie vantant, entre autres, la légendaire «correction» de la Wehrmacht dans les pays qu’elle occupait.

Vélo-Taxis. Dès lors, la banalité des soldats nazis dans le décor parisien prend une autre tournure, ainsi que l’apparente bonhomie des Parisiens qui, en ces temps, c’est bien connu, n’aimaient rien moins que flâner sur les grands boulevards, boire un demi à la Madeleine, aller au cinéma, à la foire du Trône, aux courses à Longchamp ou vaquer gentiment au quotidien de leur travail. Bref, le gai Paris comme si de rien n’était, augmenté du pittoresque attaché aux vélo-taxis ou aux chaussures à semelles compensées au pied des élégantes. Le tout fixé sur pellicule Agfacolor gracieusement offerte par les autorités nazies. Et sous un beau ciel bleu, car cette pellicule et le temps d’exposition exigeaient le plein soleil.

Certes, l’exposition rappelle de-ci de-là ces informations essentielles ; mais pas assez nettement, faut-il croire, puisqu’à l’entrée un avertissement imprimé sur feuille volante précise : «Il semble que ces photographies n’aient jamais été publiées, que son travail soit resté en marge de la commande faite par la Propaganda Staffel, bien que Zucca se soit interdit toute manifestation d’opposition à l’égard de l’occupant.»

Collabos. Reste qu’on se demande pourquoi les nazis auraient empêché des images aussi optimistes, qui confortent la propagande d’un Paris normalement «occupé». Dans une bibliothèque qui se veut «historique», un effort supplémentaire de pédagogie n’aurait pas été superflu en cette matière plus que délicate. Et plutôt que le contrepoint d’affiches de cinéma avec des vedettes françaises de l’époque (pour exprimer quoi ? Tous collabos ?), d’autres photos auraient été bienvenues, certes en noir et blanc, certes moins spectaculaires car le plus souvent «volées», qui évoquent, elles, sinon la minorité résistante (bien qu’on en connaisse d’excellentes sur l’armée des ombres parisienne), du moins le rationnement, la vie difficile, les arrestations et l’exécution des «francs-tireurs» (leurs noms étaient placardés dans les rues de la capitale), et surtout, à tout le moins, les rafles de femmes et d’enfants juifs à partir de l’été 1942.

Alors, deux photos d’étoile jaune sur 270 photographies exposées, c’est ou trop (alibi ?) ou pas assez (remords ?). L’expo n’en demeure pas moins fréquentable : elle rend tangible, presque physique, la stupeur d’être occupé et instille, hier comme aujourd’hui, une envie de résister.

Gérard Lefort, Libération, 8 avril 2008


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- lien d'actualité : l'article de Libération, 8 avril 2008

- autre article de Libération, 8 avril 2008

- lien d'actualité : article de Rue89.com

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quelques photographies d'André Zucca (1897-1973)



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étendard nazi rue de Rivoli, au fond le Louvre, à droite le jardin des Tuileries


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jardin du Luxembourg, mai 1942


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rue de Belleville, 1944


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photo : André Zucca © Zucca - BHVP - Roger-Viollet
(source)


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rue de Rivoli, l'étoile jaune est obligatoire depuis juin 1942


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bassin du jardin du Luxembourg


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zoo de Vincennes


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tandem-taxi se rendant à Longchamp en août 1943


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les Halles, juillet 1942


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quartier du Marais, rue des Rosiers :
l'étoile jaune sur la veste de l'homme au second plan


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cinéma Lux, place de la Bastille, film "Haut le vent" de J. de Baroncelli


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Pont de la Tournelle, habitant de Noisy-le-Sec sinistré tirant une charrette


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signalisations allemandes au marché aux Puces à Saint-Ouen


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esplanade du Palais e Chaillot


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la station de métro Marbeuf-Champs-Elysées, en 1943
(aujourd'hui Franklin-Roosevelt)


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hippodrome de Longchamp, en août 1943


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permissionnaires allemands aux Puces de Saint-Ouen
en septembre 1941


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par manque de cuir, les semelles sont en bois


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les guichets du Louvre, 1942


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jeune cycliste cours de Vincennes, 1941


autres photographies en couleurs


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photo : Sam Presser © Maria Austria Institut Amsterdam (source)


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autre articles de presse



L'ambiguïté des images de Paris sous l'Occupation

André Zucca, payé par les nazis, renvoie de la capitale une image déconcertante qui gomme le tragique de la situation

Une promenade presque sereine et en couleurs à travers le Paris occupé. C’est ce que semble proposer, jusqu'au 1er juillet 2008, la Bibliothèque historique de Paris avec les 250 clichés troublants d’un reporter de la revue nazie Signal.

André Zucca (1897-1973), après avoir été correspondant de guerre au côté de Joseph Kessel pour Paris-Soir, est réquisitionné par le magazine de propagande jusqu’à l’été 1944. Aucun cliché du photographe ne sera cependant publié, la revue préférant les scènes de guerre aux balades urbaines. Le poste d’André Zucca lui permet de profiter de la technologie allemande. Il est le seul Français à disposer de pellicules Agfacolor et offre des images couleur de Paris occupé.

Images de scènes oisives

Le spectateur suit pas à pas les déambulations du photographe à travers les rues aisées, du quartier de la Concorde aux quartiers populaires de Belleville. André Zucca ne s’arrête pas sur le rationnement et les queues interminables. Avec lui, Paris est heureux, s’amuse. Il photographie la mode, gros plans sur les semelles compensées des promeneuses, les loisirs, les sorties bondées des salles de cinéma.

Les animations festives n’ont pas disparu et ces images de scènes oisives dérangent, dévoilant un aspect inattendu de l’Occupation. L’historien Jean-Pierre Azéma rappelle que Joseph Goebbels ordonna aux fonctionnaires de la «Propaganda Staffel» de relancer «à tout prix» l’animation de la ville (1). Mais cela suffit-il à expliquer les thèmes choisis par André Zucca ?

Le photographe ne s’arrête pas à ce Paris flâneur mais dessine une œuvre propagandiste. Les drapeaux nazis, d’un rouge éclatant, flottent sur une profonde rue de Rivoli, quasiment vide. Dans le Marais, une femme marche le regard hagard et, au second plan, un homme barbu porte une étoile jaune…

Personnage ambivalent

La couleur rehausse le caractère tragique du personnage. André Zucca, qui n’utilisait pas de zoom mais se rapprochait de ses sujets, capte ce détail. Mais cette photographie n’est qu’une exception, seulement deux clichés de l’auteur représentant des juifs sont connus.

Une autre image montre un père de famille, accompagné de ses deux filles, tirant une charrette à la force de ses bras où s’entassent les vêtements et meubles qu’il a pu sauver. L’image n’a pas été prise au hasard : cet homme a subi le bombardement des Alliés, le 19 avril 1944. Plus ambiguë encore, cette photographie des Halles où des personnes âgées, habillées de noir, fouillent les poubelles.

Le personnage ambivalent d’André Zucca déconcerte. Jean Baronnet, commissaire de l’exposition, prend sa défense et soutient qu’«à la différence d’un Robert Capa, il n’appartenait à aucun cercle politique». Le photographe serait plutôt un individualiste forcené. Arrêté début octobre, inculpé de collaboration avec l’ennemi, il sera libéré grâce à l’intervention d’un adjoint du général de Lattre de Tassigny.

Il s’est ensuite caché du côté de Dreux, où il ouvrira une boutique de photographie, sous un pseudonyme. Le passé d’André Zucca n’enlève cependant rien à son talent. Ses clichés demeurent un témoignage impressionnant, mais un témoignage bien incomplet.

Jean-Baptiste Mouttet, lacroix.com




L’Occupation sous l’objectif d’André Zucca

Les Parisiens sous l’Occupation. Photographies en couleurs d’André Zucca, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, jusqu’au 1er juillet. Catalogue : Jean Baronnet, préface Jean-Pierre Azéma, coédition Paris bibliothèques-Gallimard, 176 pages, 35 euros.

À l’occasion d’une exposition à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris paraît le très beau catalogue les Parisiens sous l’Occupation, dans lequel le cinéaste Jean Baronnet nous présente le travail en couleurs du photographe André Zucca. Il y aurait bien des choses à dire4_le_releve_de_la_garde_1941_credit_andre_zucca_bhvp_roger sur ces 200 clichés : il faudrait parler de Paris, bien sûr, des promenades que constituent ces photographies, du texte de Jean Baronnet, mêlant la grande histoire au souvenir d’enfance. Une exposition et un livre d’une grande richesse, où l’usage de la couleur et le regard porté sur cette période sont agréablement déroutants.

André Zucca (1897-1973) parcourt le globe comme reporter-photographe depuis plusieurs années quand la France vaincue est occupée. De 1941 à 1944, il travaille pour la revue de propagande allemande Signal, ce qui lui permet d’obtenir une carte de presse et fait de lui le seul Français à avoir à sa disposition les pellicules Agfacolor, invention allemande grande concurrente de la Kodacolor américaine.

Ces photographies, réalisées au gré de flâneries à travers la capitale, constituent un travail personnel, qui n’a pas été publié à l’époque. Zucca nous y montre le paisible quotidien de sa ville, où les uniformes de la Wehrmacht cohabitent sans tension avec des Parisiens sereins. Les files d’attente devant les cinémas, les extravagances vestimentaires de jeunes coquettes, les terrasses de café ensoleillées n’ont pas disparu alors que dans les rues fleurissent les croix gammées. Quant au rationnement, à la misère et aux étoiles jaunes, ils sont plus que discrets. La position idéologique d’André Zucca, dont le regard ne laisse transparaître aucune germanophobie, est certes ambiguë. Mais nous est offerte une vision qui, toute partiale et partielle qu’elle soit, rappelle que la vie a continué entre 1940 et 1944 et nous donne à redécouvrir toute la culture de l’époque : la mode, les acteurs en vogue, les loisirs des Parisiens ; autant de choses parfois oubliées, à l’instar du tandem-taxi ou des vendeurs de chansons.

La couleur rend cette période si familière que s’en dégage paradoxalement un sentiment d’étrangeté. Dans ce bond de plus de soixante ans en arrière nous est dévoilé un Paris parfois presque vide, que nous connaissons sans vraiment le reconnaître. Et si le noir et blanc habituel des clichés de cette époque tend à rejeter la scène saisie dans un temps révolu et lointain, la couleur la réactualise avec force, la rapproche de nous, la rend à la réalité. Témoignage captivant, les Parisiens sous l’Occupation représente tout autant un voyage dans le temps qu’une invitation à penser le rapport que nous entretenons, individuellement et collectivement, à notre histoire.

Clémentine Hougue, l'Humanité, 5 avril 2008



Comment a échoué une exposition critique

des photos de Paris occupé
   

La polémique autour de l'exposition du photographe André Zucca (1897-1973), présentée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) jusqu'au 1er juillet sous le titre "Les Parisiens sous l'Occupation", ne cesse de rebondir.

Depuis quinze jours, plusieurs voix dénoncent un accrochage qui ne révèle que de jolies bluettes en couleurs et masque à la fois la réalité dramatique de l'époque et le fait qu'il s'agit de photos de propagande réalisées par un auteur au service du bimensuel allemand et nazi Signal.

La municipalité vient de supprimer des rues les affiches sur une exposition que Christophe Girard, adjoint (PS) au maire de Paris chargé de la culture, qualifie d'"indécente" et apparente à du "révisionnisme mondain".

Pourtant, Le Monde peut aujourd'hui révéler qu'une exposition André Zucca d'une tout autre ambition, conçue au début des années 2000 au sein même de la BHVP, fruit d'un long travail sur les archives, et qui visait à montrer toutes les facettes du personnage, a été préparée avant d'être abandonnée.

En 1986, le fonds Zucca - 22 000 négatifs dont 6 000 sur la période d'Occupation (1 058 en couleur) - est acheté 500 000 francs par la BHVP. Pendant trois ans, Liza Daum, de la BHVP, réalise l'inventaire de l'oeuvre, qui court des années 1930 à 1970. Cette dernière s'associe ensuite à Evelyne Desbois, chercheuse au CNRS, pour travailler, pendant trois ans, à une exposition et à un livre sur Zucca à la demande de Nicole Zucca, fille du photographe.

Mais au moment de finaliser, c'est le clash. "Nicole Zucca voulait minimiser la période de collaboration de son père", dénonce Evelyne Desbois. Cette accusation est reprise par Sylvie Quesemand-Zucca, veuve du photographe et cinéaste Pierre Zucca (1943-1995), fils d'André. Liza Daum, pour sa part, a refusé de répondre à nos questions, par devoir de réserve.

Nicole Zucca réfute l'accusation. Elle affirme que ce sont Liza Daum et Evelyne Desbois qui ont renoncé au livre et donc au projet. Elle dit même regretter le "minimalisme" de l'accrochage actuel et la "faiblesse" des légendes. Pourtant Nicole Zucca signe, dans le catalogue de l'exposition de la BHVP, une courte biographie de son père pour le moins complaisante. Jean Dérens, directeur de la BHVP - il part à la retraite le 27 avril -, dit que "Daum et Desbois ont arrêté le projet à la suite d'une mésentente familiale".

Le regard que porte Nicole Zucca sur son père semble loin de celui de son frère Pierre, si l'on en croit les films que ce dernier a réalisés, notamment Vincent mit l'âne dans un pré (1975), dédié "à tous les menteurs". Son père est visé en priorité. "Pierre se posait beaucoup de questions, raconte Sylvie Zucca. Il disait que son père était mythomane et antisémite." Elle ajoute qu'elle n'a été associée en rien à l'exposition. "Quand j'ai vu ces photos de propagande transformées en documentation de quartier, j'étais en colère."

Si l'exposition actuelle a provoqué une telle indignation, c'est qu'avant que ne soit ajoutée, récemment, une feuille d'explication à l'entrée, le contexte de propagande était minimisé : il n'était pas indiqué que Signal était un bimensuel allemand et nazi, pas un numéro de Signal ne figure dans l'exposition, et les légendes sont justes topographiques.

"C'est la fascination de découvrir un Paris inédit et en couleurs qui est mise en avant", expliquent Evelyne Desbois, Sylvie Zucca, mais aussi l'historienne Françoise Denoyelle, auteur de La Photographie d'actualité et de propagande sous le régime de Vichy (CNRS éditions, 2003). "L'exposition transforme Zucca en Doisneau de l'Occupation", s'indigne cette dernière.

Jean Dérens se justifie en expliquant que ces photos en couleurs n'ont pas été publiées dans Signal et suggère que Zucca a pu voler les pellicules couleur aux Allemands. Cette position indigne Sylvie Zucca, qui a appelé Jean Dérens au téléphone. "Il m'a raccroché au nez." Françoise Denoyelle est également choquée : "On laisse entendre que Zucca pouvait se promener et photographier à sa guise. C'est une plaisanterie." Elle ajoute : "Ce qu'ont fait les photographes français pendant l'Occupation reste tabou."

Cette exposition est réalisée par Jean Baronnet, un cinéaste qui n'est pas un spécialiste de la photo ni de la période de l'Occupation. "Baronnet a un œil", justifie Jean Dérens, qui ne "regrette rien". Mais M. Baronnet, qui n'a consulté, pour son projet, ni Françoise Denoyelle ni les auteurs du premier projet Zucca, affirme que "surinformer les visiteurs, c'est les prendre pour des imbéciles".

L'historien Jean-Pierre Azéma, auteur d'une préface dans le livre, dit, très énervé, qu'il n'est "pour rien" dans cette exposition, et reproche trois choses à l'accrochage : trop de photos, des légendes "indigentes", et un titre "qui aurait dû être "Des" Parisiens sous l'Occupation et non "Les" Parisiens".

Michel Guerrin
article paru dans Le Monde daté du 25 avril 2008


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ressources bibliographiques


Photo_sous_Vichy_Denoyelle_couv

La photographie d'actualité et de propagande
Françoise Denoyelle, CNRS Éditions – 512 pages – 39 €

Françoise Denoyelle, professeur à l’ENS Louis Lumière et enseignant-chercheur au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, publie, chez CNRS Éditions, La photographie d'actualité et de propagande sous le régime de Vichy.

Le régime de Vichy est parmi  tous les gouvernements français celui qui a le plus utilisé la photographie comme vecteur de propagande. Les portraits de Pétain, les reportages sur ses voyages entretiennent le culte du Maréchal. Paradoxalement aucune étude d’envergure n’avait été entreprise sur les conditions de réalisation des images et d’exploitation du médium.

Françoise Denoyelle détermine dans quels cadres politique, législatif, économique et commercial la photographie d’actualités et de propagande s’est développée et a évolué de septembre 1939 à la Libération de Paris. Elle analyse le fonctionnement des mécanismes décisionnels, les moyens techniques mis en œuvre et les obstacles rencontrés par les officines de propagande et par le Service central photographique de Vichy dirigé par Georges Reynal, ardent serviteur de Pétain et résistant opposé à l’occupation des Allemands.

De nouvelles structures gouvernementales et privées diffusent la propagande, mais les agences anciennes comme France Presse Voir, Fulgur, Lapi, SAFRA et Trampus ou nouvellement créées comme ABC, DNP, Fama, Nora et Silvestre fournissent l’essentiel des photographies de presse et de propagande. Seule l’agence Keystone participe à la Résistance.Les autres prospèrent sans état d’âme, plus soucieuses de rentabilité que d’idéologie.

Alors que l’élite de l’École de Paris a émigré ou se cache, aucun photographe d’envergure n’émerge. Les chantres du régime sont souventdes photographes besogneux. Le plus brillant, André Zucca,devient le correspondant du magazine nazi Signal. Françoise Denoyelle montre comment la profession, constituée de boutiquiers, d’artisans et de studios, par le biais de ses instances dirigeantes, participe à la spoliation des photographes juifs, soit 10 % des professionnels parisiens, et s’accorde, à la Libération, un certificat de bonne conduite.

Contact  : Hermine Videau-Falgueirettes CNRS Éditions - tél 01 53 10 27 12
hermine.videau-falgueirettes@cnrseditions.fr

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réplique du commissaire de l'exposition


Les couleurs des années noires

parlent d’elles-mêmes

Jean Baronnet,  cinéaste et commissaire d’exposition

 

J’ai envoyé le 11 avril à Paris Bibliothèques une lettre de protestation concernant les changements effectués à mon insu dans les installations de l’exposition des photos d’André Zucca, changements qui sont contraires aux termes du contrat qui me lie à cet organisme. Monsieur Girard, responsable culturel à la mairie de Paris, regrettait, le 20 avril, particulièrement le titre de l’exposition de photos de Zucca, «Les Parisiens sous l’Occupation», devenu depuis : «Des Parisiens sous l’Occupation».

Étrange, car le premier de ces titres me semblait, à moi aussi qui suis le commissaire de l’exposition, imprécis ; je préférais celui que j’avais proposé, «Les couleurs des années noires», et qui m’a été refusé. Par qui ? Tant de gens participent à l’élaboration d’une exposition comme celle-ci que je l’ignore encore. Le désir de pédagogie de la mairie de Paris est comparable à celui dont on me parlait si souvent à la télévision : honorable, certes, mais toujours guidé par l’idée que le public sait peu de choses et qu’il est bon de l’instruire. Ce serait acceptable si le niveau culturel de nos instructeurs était supérieur à celui du public, ce qui n’est, hélas, pas toujours le cas.

Je parlerai peu de l’exposition précédente dont j’étais le commissaire, «Regard d’un Parisien sur la Commune», sauf pour citer Paris Bibliothèques : «Vous ne savez pas parler au vaste public qui est le nôtre.» Affirmation contredite par le grand succès du livre et de l’exposition. Il m’est apparu que pour l’exposition actuelle, les textes qui ont été demandés à Jean-Pierre Azéma, remplissaient cette fonction d’informer le public de l’histoire de l’Occupation. Instruit par l’expérience précédente, je me voyais mal raconter une histoire de l’Occupation lisse et sans scorie, qui serait comme un film de Walt Disney, conçue pour les grands et les petits ; une histoire sans trop de communistes, ni de groupe Manouchian, une histoire dans laquelle on parlerait de Jean Moulin, mais sans évoquer ceux qui l’ont livré à Klaus Barbie.

Je n’ai donc pas rédigé ces textes dont la fonction aurait été de «contextualiser» ces images et me suis abstenu également de placer à l’entrée les quelques instructions, (en plusieurs langues), qui auraient permis de reconnaître immédiatement une photo normale d’une photo faite par un collaborateur. J’ai préféré laisser au public le soin d’en juger par lui-même. Certaines critiques surprennent car elles recopient celles qui les ont précédées : il n’y a que deux étoiles jaunes… une seule file d’attente… pas de résistants photographiés… il fait beau… trop beau… Paris se baigne alors que… Y avait-il un quota des queues à respecter ? Y aurait-il une «ligne générale» qui se doit d’être suivie ? Delfeil de Ton tranche et va contre cet unisson, en disant : «Deux photos d’étoiles jaunes ? Une seule suffit, elle dit tout.»

Ce parti pris de suivre aveuglément un courant va jusqu’à l’absurde. Une historienne déclare à France Inter : «Je n’ai pas vu l’exposition, mais j’ai lu le livre ; nulle part on ne dit que Signal était un journal de propagande.» Je lis à la page 7 de ce livre ce qu’en dit Azéma, dans sa préface : Signal était un magazine de propagande, mais bien fait, à base de photos lisibles, vantant la puissance de la Wehrmacht.

Un historien souligne la maladresse du commissaire qui prétend que Zucca a été jugé et écarté de sa profession par ses collègues ; ils auraient fait, eux aussi, des photos pour des journaux subventionnés par les Allemands. C’est, hélas, malheureusement vrai ; il n’est que de lire les dernières pages du livre écrit en 2003 par Françoise Denoyelle : la Photographie d’actualité et de propagande sous le régime de Vichy, pour trouver la liste de ceux qui travaillaient durant l’Occupation et le nombre de leurs photos éditées. On y trouve les noms de photographes qui seront célèbres après la guerre. Une photo et sa légende sont considérées comme particulièrement ignobles ; il s’agit de la Rue de Rivoli. La couleur rouge du drapeau nazi exalte, dit-on, la puissance de l’occupant, c’est donc une photo de propagande.

Pourtant, on a pu voir depuis soixante-trois ans une photo célèbre, couverture du livre Paris sous la botte nazie, qui est le contrechamp de la photo en couleur de Zucca ; elle est fortement «contextualisée» car on indique aux lecteurs «qu’elle a été prise à l’insu de l’occupant et au péril de la vie de l’opérateur». Autre aspect d’une mystification : la photo d’une affiche de propagande pour la Légion des volontaires français (LVF). Reproduite maintes fois, elle devient, quand elle est photographiée en couleur par Zucca, une photo de propagande pour s’engager dans la LVF. Miracle sémantique. Constatons que trop souvent une photo n’est pas regardée pour ce qu’elle représente mais pour ce que l’on désire qu’elle représente.

A l’inverse, celui qui observe attentivement ces photos comprendra, sans discours, la misère de ce temps. Il reste de cette exposition un parcours hétéroclite dont les panneaux et les textes changent au jour le jour. La mairie de Paris vient d’inventer un nouveau concept d’exposition, celui de l’exposition à présentations variables ; happening permanent dont les variations deviennent un intéressant sujet d’étude.

À ceux qui me prêtent des idées qui ne sont pas les miennes, je voudrais préciser que mes deux documentaires sur l’Histoire du mandat français au Liban et en Syrie (1918-1945) ont été différés pendant deux ans et finalement diffusés, l’un à minuit, l’autre à une heure du matin ; totalement incorrects politiquement, je le crains. J’en profite pour dire que le film que j’ai fait avec Colette Castagno sur Germaine Tillon, Je me souviens, passe au musée de l’Homme le 21 juin à 17 heures.

Jean Baronnet
auteur de Communards en Nouvelle-Calédonie,
Mercure de France, 1987.
source : Libération, 8 mai 2008







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mercredi 2 avril 2008

calcul des taux démographiques

famille_image



calcul des taux démographiques

population française

 

Ci-dessous, les formules pour calculer les taux démographiques - de croissance, de natalité, de mortalité - à partir des données quantifiées :

Diapositive1
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Attention ! Les taux de natalité sont exprimés en ‰ (pour mille) et non en % (pour cent).
Pourquoi ? Tout simplement parce que les résultats seraient fréquemment inférieurs à zéro. Par exemple, le taux de croissance de la population en France en 2007 serait de 0,45%. Comme il est plus simple de manier et de retenir des nombres dont l'unité n'est pas inférieure à zéro, on choisit le "pour mille" : 4,5‰.

rappel de l'opération :

Diapositive1
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Un produit en croix permet de calculer une inconnue (x) à partir de trois données connues. Il comporte quatre éléments identifiés par leur position géométrique : en haut à gauche et en bas à droite, les extrêmes ; en haut à droite et en bas à gauche, les milieux.

Quand l'élément inconnu est un milieu, on fait le produit des deux extrêmes (on les multiplie l'un par l'autre) et on divise le résultat par le milieu qui reste.

On peut aussi se repérer par les diagonales : la diagonale des éléments connus (ici : 290 000 et 100), appelée aussi "diagonale complète", et la diagonale qui ne compte qu'un seul élément connu (ici : 63 800 000). Pour trouver le x, il faut multiplier entre eux les éléments de la diagonale complète et diviser le résultat obtenu par l'élément connu de la diagonale incomplète. C'est la même opération que ci-dessus mais décrite différemment, ce qui permet peut-être de mieux la mémoriser.

M. Renard

 

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