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place de la Concorde



l'exposition de photographies en couleurs

de Paris occupé


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Gérard Lefort

Photo. Réalisés entre 1940 et 1944 par André Zucca, employé du magazine nazi «Signal», les 270 clichés en couleurs, exposés sans contrepoint pédagogique à la Bibliothèque historique de la ville, déclenchent une polémique.

Les Parisiens sous l’Occupation, photographies d’André Zucca, Bibliothèque historique de la ville de Paris, 22, rue Mahler, 75004. Mar-dim de 11 heures à 19 heures. Jusqu’au 1er juillet. Rens. : 01 44 59 29 60. Catalogue Gallimard/Paris Bibliothèques, 176 pp., 35 €.

«Oh, une étoile jaune…», dit une dame d’un certain âge en se penchant sur un des 270 clichés actuellement exposés à la Bibliothèque historique de la ville de Paris sous le titre «les Parisiens sous l’Occupation». Cette exclamation a la valeur d’une surprise à double tranchant. De fait, si on voit tant que l’étoile est jaune sur le manteau d’un vieux monsieur saisi dans la rue des Rosiers, c’est parce que la photographie est en couleurs, alors que la plupart des images de Paris pendant la guerre sont en noir et blanc.

20080402zuccalunettesDe ce point de vue, l’exposition est saisissante, qui réunit les nombreuses photographies en couleurs prises par André Zucca entre 1940 et 1944. Le «choc» visuel est tout aussi puissant que celui qui nous frappa lorsque, il y a quelques années, réapparurent les premières archives filmées en couleurs du débarquement en Normandie, puis de la libération des camps de concentration. Soudain, la dernière guerre devenait familière et l’horreur, proche.

Fanfare. L’exposition fait cet effet troublant d’actualité. On scrute d’autant plus les visages, les vêtements, les gestes et les attitudes. Tous ces civils qui pourraient être nos grands-parents deviennent des proches. Et Paris, qu’on reconnaît d’hier à aujourd’hui, à quelques détails près. Mais ce sont justement ces petits détails, scrutés de plus près, qui glissent des cailloux dans la chaussure du visiteur. «Les Parisiens sous l’Occupation», ce sont aussi les «touristes», tous ces soldats allemands omniprésents, qu’ils défilent aux Champs-Elysées, donnent de la fanfare sur les marches de la Madeleine, prennent le métro ou chinent aux Puces de Clignancourt.

De ce point de vue, la couleur n’ajoute rien, sauf à vérifier que le drapeau nazi était bien rouge sang, que les auxiliaires féminines de l’armée allemande furent adéquatement surnommées «souris grises» puisque habillées de tailleurs gris, et que l’étoile jaune était donc bien d’un jaune vif pour les juifs contraints de la porter.

D’autres questions surgissent. D’abord sur l’identité de cet André Zucca, qui avait toute latitude pour prendre des photos en ville alors que c’était interdit, et, qui plus est, en couleurs en ces périodes de pénurie de tout. La tâche ne lui fut pas bien compliquée puisque Zucca était employé par le magazine Signal, organe de propagande nazie vantant, entre autres, la légendaire «correction» de la Wehrmacht dans les pays qu’elle occupait.

Vélo-Taxis. Dès lors, la banalité des soldats nazis dans le décor parisien prend une autre tournure, ainsi que l’apparente bonhomie des Parisiens qui, en ces temps, c’est bien connu, n’aimaient rien moins que flâner sur les grands boulevards, boire un demi à la Madeleine, aller au cinéma, à la foire du Trône, aux courses à Longchamp ou vaquer gentiment au quotidien de leur travail. Bref, le gai Paris comme si de rien n’était, augmenté du pittoresque attaché aux vélo-taxis ou aux chaussures à semelles compensées au pied des élégantes. Le tout fixé sur pellicule Agfacolor gracieusement offerte par les autorités nazies. Et sous un beau ciel bleu, car cette pellicule et le temps d’exposition exigeaient le plein soleil.

Certes, l’exposition rappelle de-ci de-là ces informations essentielles ; mais pas assez nettement, faut-il croire, puisqu’à l’entrée un avertissement imprimé sur feuille volante précise : «Il semble que ces photographies n’aient jamais été publiées, que son travail soit resté en marge de la commande faite par la Propaganda Staffel, bien que Zucca se soit interdit toute manifestation d’opposition à l’égard de l’occupant.»

Collabos. Reste qu’on se demande pourquoi les nazis auraient empêché des images aussi optimistes, qui confortent la propagande d’un Paris normalement «occupé». Dans une bibliothèque qui se veut «historique», un effort supplémentaire de pédagogie n’aurait pas été superflu en cette matière plus que délicate. Et plutôt que le contrepoint d’affiches de cinéma avec des vedettes françaises de l’époque (pour exprimer quoi ? Tous collabos ?), d’autres photos auraient été bienvenues, certes en noir et blanc, certes moins spectaculaires car le plus souvent «volées», qui évoquent, elles, sinon la minorité résistante (bien qu’on en connaisse d’excellentes sur l’armée des ombres parisienne), du moins le rationnement, la vie difficile, les arrestations et l’exécution des «francs-tireurs» (leurs noms étaient placardés dans les rues de la capitale), et surtout, à tout le moins, les rafles de femmes et d’enfants juifs à partir de l’été 1942.

Alors, deux photos d’étoile jaune sur 270 photographies exposées, c’est ou trop (alibi ?) ou pas assez (remords ?). L’expo n’en demeure pas moins fréquentable : elle rend tangible, presque physique, la stupeur d’être occupé et instille, hier comme aujourd’hui, une envie de résister.

Gérard Lefort, Libération, 8 avril 2008


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- lien d'actualité : l'article de Libération, 8 avril 2008

- autre article de Libération, 8 avril 2008

- lien d'actualité : article de Rue89.com

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quelques photographies d'André Zucca (1897-1973)



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étendard nazi rue de Rivoli, au fond le Louvre, à droite le jardin des Tuileries


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jardin du Luxembourg, mai 1942


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rue de Belleville, 1944


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photo : André Zucca © Zucca - BHVP - Roger-Viollet
(source)


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rue de Rivoli, l'étoile jaune est obligatoire depuis juin 1942


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bassin du jardin du Luxembourg


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zoo de Vincennes


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tandem-taxi se rendant à Longchamp en août 1943


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les Halles, juillet 1942


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quartier du Marais, rue des Rosiers :
l'étoile jaune sur la veste de l'homme au second plan


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cinéma Lux, place de la Bastille, film "Haut le vent" de J. de Baroncelli


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Pont de la Tournelle, habitant de Noisy-le-Sec sinistré tirant une charrette


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signalisations allemandes au marché aux Puces à Saint-Ouen


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esplanade du Palais e Chaillot


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la station de métro Marbeuf-Champs-Elysées, en 1943
(aujourd'hui Franklin-Roosevelt)


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hippodrome de Longchamp, en août 1943


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permissionnaires allemands aux Puces de Saint-Ouen
en septembre 1941


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par manque de cuir, les semelles sont en bois


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les guichets du Louvre, 1942


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jeune cycliste cours de Vincennes, 1941


autres photographies en couleurs


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photo : Sam Presser © Maria Austria Institut Amsterdam (source)


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autre articles de presse



L'ambiguïté des images de Paris sous l'Occupation

André Zucca, payé par les nazis, renvoie de la capitale une image déconcertante qui gomme le tragique de la situation

Une promenade presque sereine et en couleurs à travers le Paris occupé. C’est ce que semble proposer, jusqu'au 1er juillet 2008, la Bibliothèque historique de Paris avec les 250 clichés troublants d’un reporter de la revue nazie Signal.

André Zucca (1897-1973), après avoir été correspondant de guerre au côté de Joseph Kessel pour Paris-Soir, est réquisitionné par le magazine de propagande jusqu’à l’été 1944. Aucun cliché du photographe ne sera cependant publié, la revue préférant les scènes de guerre aux balades urbaines. Le poste d’André Zucca lui permet de profiter de la technologie allemande. Il est le seul Français à disposer de pellicules Agfacolor et offre des images couleur de Paris occupé.

Images de scènes oisives

Le spectateur suit pas à pas les déambulations du photographe à travers les rues aisées, du quartier de la Concorde aux quartiers populaires de Belleville. André Zucca ne s’arrête pas sur le rationnement et les queues interminables. Avec lui, Paris est heureux, s’amuse. Il photographie la mode, gros plans sur les semelles compensées des promeneuses, les loisirs, les sorties bondées des salles de cinéma.

Les animations festives n’ont pas disparu et ces images de scènes oisives dérangent, dévoilant un aspect inattendu de l’Occupation. L’historien Jean-Pierre Azéma rappelle que Joseph Goebbels ordonna aux fonctionnaires de la «Propaganda Staffel» de relancer «à tout prix» l’animation de la ville (1). Mais cela suffit-il à expliquer les thèmes choisis par André Zucca ?

Le photographe ne s’arrête pas à ce Paris flâneur mais dessine une œuvre propagandiste. Les drapeaux nazis, d’un rouge éclatant, flottent sur une profonde rue de Rivoli, quasiment vide. Dans le Marais, une femme marche le regard hagard et, au second plan, un homme barbu porte une étoile jaune…

Personnage ambivalent

La couleur rehausse le caractère tragique du personnage. André Zucca, qui n’utilisait pas de zoom mais se rapprochait de ses sujets, capte ce détail. Mais cette photographie n’est qu’une exception, seulement deux clichés de l’auteur représentant des juifs sont connus.

Une autre image montre un père de famille, accompagné de ses deux filles, tirant une charrette à la force de ses bras où s’entassent les vêtements et meubles qu’il a pu sauver. L’image n’a pas été prise au hasard : cet homme a subi le bombardement des Alliés, le 19 avril 1944. Plus ambiguë encore, cette photographie des Halles où des personnes âgées, habillées de noir, fouillent les poubelles.

Le personnage ambivalent d’André Zucca déconcerte. Jean Baronnet, commissaire de l’exposition, prend sa défense et soutient qu’«à la différence d’un Robert Capa, il n’appartenait à aucun cercle politique». Le photographe serait plutôt un individualiste forcené. Arrêté début octobre, inculpé de collaboration avec l’ennemi, il sera libéré grâce à l’intervention d’un adjoint du général de Lattre de Tassigny.

Il s’est ensuite caché du côté de Dreux, où il ouvrira une boutique de photographie, sous un pseudonyme. Le passé d’André Zucca n’enlève cependant rien à son talent. Ses clichés demeurent un témoignage impressionnant, mais un témoignage bien incomplet.

Jean-Baptiste Mouttet, lacroix.com




L’Occupation sous l’objectif d’André Zucca

Les Parisiens sous l’Occupation. Photographies en couleurs d’André Zucca, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, jusqu’au 1er juillet. Catalogue : Jean Baronnet, préface Jean-Pierre Azéma, coédition Paris bibliothèques-Gallimard, 176 pages, 35 euros.

À l’occasion d’une exposition à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris paraît le très beau catalogue les Parisiens sous l’Occupation, dans lequel le cinéaste Jean Baronnet nous présente le travail en couleurs du photographe André Zucca. Il y aurait bien des choses à dire4_le_releve_de_la_garde_1941_credit_andre_zucca_bhvp_roger sur ces 200 clichés : il faudrait parler de Paris, bien sûr, des promenades que constituent ces photographies, du texte de Jean Baronnet, mêlant la grande histoire au souvenir d’enfance. Une exposition et un livre d’une grande richesse, où l’usage de la couleur et le regard porté sur cette période sont agréablement déroutants.

André Zucca (1897-1973) parcourt le globe comme reporter-photographe depuis plusieurs années quand la France vaincue est occupée. De 1941 à 1944, il travaille pour la revue de propagande allemande Signal, ce qui lui permet d’obtenir une carte de presse et fait de lui le seul Français à avoir à sa disposition les pellicules Agfacolor, invention allemande grande concurrente de la Kodacolor américaine.

Ces photographies, réalisées au gré de flâneries à travers la capitale, constituent un travail personnel, qui n’a pas été publié à l’époque. Zucca nous y montre le paisible quotidien de sa ville, où les uniformes de la Wehrmacht cohabitent sans tension avec des Parisiens sereins. Les files d’attente devant les cinémas, les extravagances vestimentaires de jeunes coquettes, les terrasses de café ensoleillées n’ont pas disparu alors que dans les rues fleurissent les croix gammées. Quant au rationnement, à la misère et aux étoiles jaunes, ils sont plus que discrets. La position idéologique d’André Zucca, dont le regard ne laisse transparaître aucune germanophobie, est certes ambiguë. Mais nous est offerte une vision qui, toute partiale et partielle qu’elle soit, rappelle que la vie a continué entre 1940 et 1944 et nous donne à redécouvrir toute la culture de l’époque : la mode, les acteurs en vogue, les loisirs des Parisiens ; autant de choses parfois oubliées, à l’instar du tandem-taxi ou des vendeurs de chansons.

La couleur rend cette période si familière que s’en dégage paradoxalement un sentiment d’étrangeté. Dans ce bond de plus de soixante ans en arrière nous est dévoilé un Paris parfois presque vide, que nous connaissons sans vraiment le reconnaître. Et si le noir et blanc habituel des clichés de cette époque tend à rejeter la scène saisie dans un temps révolu et lointain, la couleur la réactualise avec force, la rapproche de nous, la rend à la réalité. Témoignage captivant, les Parisiens sous l’Occupation représente tout autant un voyage dans le temps qu’une invitation à penser le rapport que nous entretenons, individuellement et collectivement, à notre histoire.

Clémentine Hougue, l'Humanité, 5 avril 2008



Comment a échoué une exposition critique

des photos de Paris occupé
   

La polémique autour de l'exposition du photographe André Zucca (1897-1973), présentée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) jusqu'au 1er juillet sous le titre "Les Parisiens sous l'Occupation", ne cesse de rebondir.

Depuis quinze jours, plusieurs voix dénoncent un accrochage qui ne révèle que de jolies bluettes en couleurs et masque à la fois la réalité dramatique de l'époque et le fait qu'il s'agit de photos de propagande réalisées par un auteur au service du bimensuel allemand et nazi Signal.

La municipalité vient de supprimer des rues les affiches sur une exposition que Christophe Girard, adjoint (PS) au maire de Paris chargé de la culture, qualifie d'"indécente" et apparente à du "révisionnisme mondain".

Pourtant, Le Monde peut aujourd'hui révéler qu'une exposition André Zucca d'une tout autre ambition, conçue au début des années 2000 au sein même de la BHVP, fruit d'un long travail sur les archives, et qui visait à montrer toutes les facettes du personnage, a été préparée avant d'être abandonnée.

En 1986, le fonds Zucca - 22 000 négatifs dont 6 000 sur la période d'Occupation (1 058 en couleur) - est acheté 500 000 francs par la BHVP. Pendant trois ans, Liza Daum, de la BHVP, réalise l'inventaire de l'oeuvre, qui court des années 1930 à 1970. Cette dernière s'associe ensuite à Evelyne Desbois, chercheuse au CNRS, pour travailler, pendant trois ans, à une exposition et à un livre sur Zucca à la demande de Nicole Zucca, fille du photographe.

Mais au moment de finaliser, c'est le clash. "Nicole Zucca voulait minimiser la période de collaboration de son père", dénonce Evelyne Desbois. Cette accusation est reprise par Sylvie Quesemand-Zucca, veuve du photographe et cinéaste Pierre Zucca (1943-1995), fils d'André. Liza Daum, pour sa part, a refusé de répondre à nos questions, par devoir de réserve.

Nicole Zucca réfute l'accusation. Elle affirme que ce sont Liza Daum et Evelyne Desbois qui ont renoncé au livre et donc au projet. Elle dit même regretter le "minimalisme" de l'accrochage actuel et la "faiblesse" des légendes. Pourtant Nicole Zucca signe, dans le catalogue de l'exposition de la BHVP, une courte biographie de son père pour le moins complaisante. Jean Dérens, directeur de la BHVP - il part à la retraite le 27 avril -, dit que "Daum et Desbois ont arrêté le projet à la suite d'une mésentente familiale".

Le regard que porte Nicole Zucca sur son père semble loin de celui de son frère Pierre, si l'on en croit les films que ce dernier a réalisés, notamment Vincent mit l'âne dans un pré (1975), dédié "à tous les menteurs". Son père est visé en priorité. "Pierre se posait beaucoup de questions, raconte Sylvie Zucca. Il disait que son père était mythomane et antisémite." Elle ajoute qu'elle n'a été associée en rien à l'exposition. "Quand j'ai vu ces photos de propagande transformées en documentation de quartier, j'étais en colère."

Si l'exposition actuelle a provoqué une telle indignation, c'est qu'avant que ne soit ajoutée, récemment, une feuille d'explication à l'entrée, le contexte de propagande était minimisé : il n'était pas indiqué que Signal était un bimensuel allemand et nazi, pas un numéro de Signal ne figure dans l'exposition, et les légendes sont justes topographiques.

"C'est la fascination de découvrir un Paris inédit et en couleurs qui est mise en avant", expliquent Evelyne Desbois, Sylvie Zucca, mais aussi l'historienne Françoise Denoyelle, auteur de La Photographie d'actualité et de propagande sous le régime de Vichy (CNRS éditions, 2003). "L'exposition transforme Zucca en Doisneau de l'Occupation", s'indigne cette dernière.

Jean Dérens se justifie en expliquant que ces photos en couleurs n'ont pas été publiées dans Signal et suggère que Zucca a pu voler les pellicules couleur aux Allemands. Cette position indigne Sylvie Zucca, qui a appelé Jean Dérens au téléphone. "Il m'a raccroché au nez." Françoise Denoyelle est également choquée : "On laisse entendre que Zucca pouvait se promener et photographier à sa guise. C'est une plaisanterie." Elle ajoute : "Ce qu'ont fait les photographes français pendant l'Occupation reste tabou."

Cette exposition est réalisée par Jean Baronnet, un cinéaste qui n'est pas un spécialiste de la photo ni de la période de l'Occupation. "Baronnet a un œil", justifie Jean Dérens, qui ne "regrette rien". Mais M. Baronnet, qui n'a consulté, pour son projet, ni Françoise Denoyelle ni les auteurs du premier projet Zucca, affirme que "surinformer les visiteurs, c'est les prendre pour des imbéciles".

L'historien Jean-Pierre Azéma, auteur d'une préface dans le livre, dit, très énervé, qu'il n'est "pour rien" dans cette exposition, et reproche trois choses à l'accrochage : trop de photos, des légendes "indigentes", et un titre "qui aurait dû être "Des" Parisiens sous l'Occupation et non "Les" Parisiens".

Michel Guerrin
article paru dans Le Monde daté du 25 avril 2008


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ressources bibliographiques


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La photographie d'actualité et de propagande
Françoise Denoyelle, CNRS Éditions – 512 pages – 39 €

Françoise Denoyelle, professeur à l’ENS Louis Lumière et enseignant-chercheur au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, publie, chez CNRS Éditions, La photographie d'actualité et de propagande sous le régime de Vichy.

Le régime de Vichy est parmi  tous les gouvernements français celui qui a le plus utilisé la photographie comme vecteur de propagande. Les portraits de Pétain, les reportages sur ses voyages entretiennent le culte du Maréchal. Paradoxalement aucune étude d’envergure n’avait été entreprise sur les conditions de réalisation des images et d’exploitation du médium.

Françoise Denoyelle détermine dans quels cadres politique, législatif, économique et commercial la photographie d’actualités et de propagande s’est développée et a évolué de septembre 1939 à la Libération de Paris. Elle analyse le fonctionnement des mécanismes décisionnels, les moyens techniques mis en œuvre et les obstacles rencontrés par les officines de propagande et par le Service central photographique de Vichy dirigé par Georges Reynal, ardent serviteur de Pétain et résistant opposé à l’occupation des Allemands.

De nouvelles structures gouvernementales et privées diffusent la propagande, mais les agences anciennes comme France Presse Voir, Fulgur, Lapi, SAFRA et Trampus ou nouvellement créées comme ABC, DNP, Fama, Nora et Silvestre fournissent l’essentiel des photographies de presse et de propagande. Seule l’agence Keystone participe à la Résistance.Les autres prospèrent sans état d’âme, plus soucieuses de rentabilité que d’idéologie.

Alors que l’élite de l’École de Paris a émigré ou se cache, aucun photographe d’envergure n’émerge. Les chantres du régime sont souventdes photographes besogneux. Le plus brillant, André Zucca,devient le correspondant du magazine nazi Signal. Françoise Denoyelle montre comment la profession, constituée de boutiquiers, d’artisans et de studios, par le biais de ses instances dirigeantes, participe à la spoliation des photographes juifs, soit 10 % des professionnels parisiens, et s’accorde, à la Libération, un certificat de bonne conduite.

Contact  : Hermine Videau-Falgueirettes CNRS Éditions - tél 01 53 10 27 12
hermine.videau-falgueirettes@cnrseditions.fr

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réplique du commissaire de l'exposition


Les couleurs des années noires

parlent d’elles-mêmes

Jean Baronnet,  cinéaste et commissaire d’exposition

 

J’ai envoyé le 11 avril à Paris Bibliothèques une lettre de protestation concernant les changements effectués à mon insu dans les installations de l’exposition des photos d’André Zucca, changements qui sont contraires aux termes du contrat qui me lie à cet organisme. Monsieur Girard, responsable culturel à la mairie de Paris, regrettait, le 20 avril, particulièrement le titre de l’exposition de photos de Zucca, «Les Parisiens sous l’Occupation», devenu depuis : «Des Parisiens sous l’Occupation».

Étrange, car le premier de ces titres me semblait, à moi aussi qui suis le commissaire de l’exposition, imprécis ; je préférais celui que j’avais proposé, «Les couleurs des années noires», et qui m’a été refusé. Par qui ? Tant de gens participent à l’élaboration d’une exposition comme celle-ci que je l’ignore encore. Le désir de pédagogie de la mairie de Paris est comparable à celui dont on me parlait si souvent à la télévision : honorable, certes, mais toujours guidé par l’idée que le public sait peu de choses et qu’il est bon de l’instruire. Ce serait acceptable si le niveau culturel de nos instructeurs était supérieur à celui du public, ce qui n’est, hélas, pas toujours le cas.

Je parlerai peu de l’exposition précédente dont j’étais le commissaire, «Regard d’un Parisien sur la Commune», sauf pour citer Paris Bibliothèques : «Vous ne savez pas parler au vaste public qui est le nôtre.» Affirmation contredite par le grand succès du livre et de l’exposition. Il m’est apparu que pour l’exposition actuelle, les textes qui ont été demandés à Jean-Pierre Azéma, remplissaient cette fonction d’informer le public de l’histoire de l’Occupation. Instruit par l’expérience précédente, je me voyais mal raconter une histoire de l’Occupation lisse et sans scorie, qui serait comme un film de Walt Disney, conçue pour les grands et les petits ; une histoire sans trop de communistes, ni de groupe Manouchian, une histoire dans laquelle on parlerait de Jean Moulin, mais sans évoquer ceux qui l’ont livré à Klaus Barbie.

Je n’ai donc pas rédigé ces textes dont la fonction aurait été de «contextualiser» ces images et me suis abstenu également de placer à l’entrée les quelques instructions, (en plusieurs langues), qui auraient permis de reconnaître immédiatement une photo normale d’une photo faite par un collaborateur. J’ai préféré laisser au public le soin d’en juger par lui-même. Certaines critiques surprennent car elles recopient celles qui les ont précédées : il n’y a que deux étoiles jaunes… une seule file d’attente… pas de résistants photographiés… il fait beau… trop beau… Paris se baigne alors que… Y avait-il un quota des queues à respecter ? Y aurait-il une «ligne générale» qui se doit d’être suivie ? Delfeil de Ton tranche et va contre cet unisson, en disant : «Deux photos d’étoiles jaunes ? Une seule suffit, elle dit tout.»

Ce parti pris de suivre aveuglément un courant va jusqu’à l’absurde. Une historienne déclare à France Inter : «Je n’ai pas vu l’exposition, mais j’ai lu le livre ; nulle part on ne dit que Signal était un journal de propagande.» Je lis à la page 7 de ce livre ce qu’en dit Azéma, dans sa préface : Signal était un magazine de propagande, mais bien fait, à base de photos lisibles, vantant la puissance de la Wehrmacht.

Un historien souligne la maladresse du commissaire qui prétend que Zucca a été jugé et écarté de sa profession par ses collègues ; ils auraient fait, eux aussi, des photos pour des journaux subventionnés par les Allemands. C’est, hélas, malheureusement vrai ; il n’est que de lire les dernières pages du livre écrit en 2003 par Françoise Denoyelle : la Photographie d’actualité et de propagande sous le régime de Vichy, pour trouver la liste de ceux qui travaillaient durant l’Occupation et le nombre de leurs photos éditées. On y trouve les noms de photographes qui seront célèbres après la guerre. Une photo et sa légende sont considérées comme particulièrement ignobles ; il s’agit de la Rue de Rivoli. La couleur rouge du drapeau nazi exalte, dit-on, la puissance de l’occupant, c’est donc une photo de propagande.

Pourtant, on a pu voir depuis soixante-trois ans une photo célèbre, couverture du livre Paris sous la botte nazie, qui est le contrechamp de la photo en couleur de Zucca ; elle est fortement «contextualisée» car on indique aux lecteurs «qu’elle a été prise à l’insu de l’occupant et au péril de la vie de l’opérateur». Autre aspect d’une mystification : la photo d’une affiche de propagande pour la Légion des volontaires français (LVF). Reproduite maintes fois, elle devient, quand elle est photographiée en couleur par Zucca, une photo de propagande pour s’engager dans la LVF. Miracle sémantique. Constatons que trop souvent une photo n’est pas regardée pour ce qu’elle représente mais pour ce que l’on désire qu’elle représente.

A l’inverse, celui qui observe attentivement ces photos comprendra, sans discours, la misère de ce temps. Il reste de cette exposition un parcours hétéroclite dont les panneaux et les textes changent au jour le jour. La mairie de Paris vient d’inventer un nouveau concept d’exposition, celui de l’exposition à présentations variables ; happening permanent dont les variations deviennent un intéressant sujet d’étude.

À ceux qui me prêtent des idées qui ne sont pas les miennes, je voudrais préciser que mes deux documentaires sur l’Histoire du mandat français au Liban et en Syrie (1918-1945) ont été différés pendant deux ans et finalement diffusés, l’un à minuit, l’autre à une heure du matin ; totalement incorrects politiquement, je le crains. J’en profite pour dire que le film que j’ai fait avec Colette Castagno sur Germaine Tillon, Je me souviens, passe au musée de l’Homme le 21 juin à 17 heures.

Jean Baronnet
auteur de Communards en Nouvelle-Calédonie,
Mercure de France, 1987.
source : Libération, 8 mai 2008







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